Le modérateur général de la communauté de l’Emmanuel depuis 2018, reconduit en 2023 pour cinq ans, Michel-Bernard de Vrégille, laïc et père de six enfants, a annoncé par lettre à la communauté sa renonciation acceptée avec effet immédiat par le cardinal Farrell le 31 juillet dernier – il lui avait écrit le 12 juillet dernier. Mis en cause pour ses agissements envers les victimes de l’ex-abbé Moulay, dont la gestion par l’Emmanuel – un vrai catalogue de mauvaises pratiques – a motivé une visite apostolique et met en cause la gestion de deux évêques du Mans successifs, Mgr Benoit-Gonnin (Beauvais) et Mgr le Saux (Annecy), il explique que le début de son second mandat a été « particulièrement éprouvant », notamment à cause des « abus » et des « divergences ecclésiales ».
Dans les colonnes de la Croix, des sources internes de la communauté s’expriment sur l’air de « circulez, il n’y a rien à voir » : « Michel-Bernard de Vregille a pris conscience qu’un nouveau souffle était peut-être nécessaire » pour diriger la communauté, décrypte-t-on en interne, évoquant « une décision personnelle » de remettre « la poursuite de sa charge au discernement du cardinal Farrell ». « Aucun événement particulier n’a provoqué la renonciation du modérateur général, assure-t-on dans la communauté. Il était fatigué par ces deux dernières années, qui ont été douloureuses. »
Comme l’annonce Sophie Mouquin sur le site de l’Emmanuel, « à l’acceptation de la renonciation à sa charge par le Cardinal Farrell, le processus de transition s’est mis immédiatement en place. En tant que doyenne du Conseil International et du Conseil de la Fraternité de Jésus, il me revient d’organiser la suite. Le Conseil International et le Conseil de la Fraternité doivent élire, en leur sein, une personne chargée d’assumer le gouvernement intérimaire. (art. 35 des Statuts)
Cette élection se déroulera samedi 9 août 2025 à la Domus Emmanuel (Paris, France). Elle est assurée à la majorité des deux tiers des suffrages exprimés lors des deux premiers tours de scrutin, puis à la majorité absolue lors des troisième et quatrième tours de scrutin, et à la majorité relative à partir du cinquième tour de scrutin. Les votes se font à bulletin secret, uniquement en présentiel ou par procuration ; il n’y a pas de vote en ligne. Tous les membres seront représentés : 19 en présentiel et 10 par procuration.
Le chargé de gouvernement intérimaire « assure la bonne marche de la Communauté. Il en anime la sanctification, en coordonne la vie et l’évangélisation. Il représente la Communauté devant les autorités religieuses et civiles. Il préside le Conseil international, le Conseil de la Fraternité de Jésus, le Bureau international et le Collège de communion » (art. 34 des Statuts). Il lui revient de « mettre en œuvre l’élection de son successeur, au plus tard dans l’année qui suit son élection » (art. 35 des Statuts). Dans l’attente de cette élection qui se tient samedi, nous sommes tous invités à garder une certaine réserve. Nous savons pouvoir compter sur la prière de chacun pour que l’Esprit Saint nous éclaire et nous guide. L’élection doit ensuite être ratifiée par Rome : nous vous annoncerons le nom de la personne élue dès que le Dicastère se sera prononcé. À la suite de son élection, le nouveau responsable par intérim, après avoir consulté et pris le temps nécessaire au discernement, nous communiquera la date de l’élection du prochain modérateur‘.
Centralisation à outrance et difficultés dans des paroisses à Lyon et Rome
Cependant, il y a bien visiblement une fracture interne, puisque comme le rappelle la Croix « plusieurs membres de la communauté avaient envoyé, en juillet 2024, un courrier au cardinal Kevin Farrell, et au cardinal Jean-Marc Aveline – archevêque de Marseille et assistant ecclésiastique de la communauté – alertant sur plusieurs points ». C’est aussi à la demande de membres de la communauté que la visite apostolique a été initiée.
Pêle-mêle, la Croix cite d’autres problèmes – les abus reprochés à l’abbé Peyrous, qui va être bientôt jugé, les difficultés dans les paroisses de Saint-Nizier (Lyon) et la Trinité des Monts (Rome), les modes de gouvernance – où tout remonte au modérateur général, et où « les instances de contrôle ne sont pas informées des décisions ou sont inefficaces. Ceux qui gouvernent ne sont pas élus mais désignés, et ceux qui sont élus ne gouvernent pas », comme l’expliquait un des frondeurs internes à la Croix au printemps dernier.
Viré de son église évangélique pour abus spirituels et sexuels, mais invité par l’Emmanuel à Paray : l’affaire de trop ?
Plus récemment, lors de ses sessions à Paray-le-Monial mi-juillet, l’Emmanuel a fait intervenir un ex-qoldat du Hezbollah (d’après ses dires) et évangéliste canadien, Afshin Javid, qui s’est avéré avoir été viré de son église évangélique pour agression sexuelle, dérives sectaires, emprise et détournements de fonds. Une première conférence a été ovationnée, mais la veillée annulée dans la précipitation, après que des participants à la session de Paray-le-Monial soient allés demander des comptes aux organisateurs, qui bien embarrassés, ont affirmé le lendemain à la messe ne pas avoir eu connaissance de son passif, qu’il n’a pas été condamné et qu’il a nié les reproches qui lui ont été faits, avant de décider de partir.
La communauté de l’Emmanuel a été épinglée sur le sujet par Nathalie Trouiller, spécialiste de la lutte contre les abus et l’accompagnement des victimes :
« la @CteEmmanuel a invité un orateur sur lequel pèsent de très lourdes accusations, et l’a ensuite précipitamment décommandé, non par souci de vérité mais par peur du scandale. Le souci de la vérité, @CteEmmanuel, aurait voulu que vous préveniez les sessionnistes que vous vous êtes faits avoir, qu’il est quand même étrange que le compte PayPal de Javid renvoie à une société immobilière allemande et non à une association (surtout quand on prétend construire des maisons de Cyrus en Allemagne certes, mais aussi en Israël et en même temps aider les réfugiés libanais avec les dons). Que vous vous assuriez qu’il n’y a pas eu d’agressions.
– Marie-Dominique Philippe,
– Bernard Peyrous,
– Mgr Ricard,
– Le père Kitandja,
– Tim Guénard,
– Jacques Marin,
et j’en oublie sans doute.
La différence, c’est que là, ça fait plus de dix ans que les infos sont là.
Et juste: si vous voulez continuer d’inviter des pervers, pas la peine d’aller les chercher dans d’autres Églises ni à l’étranger.
Demandez-moi. J’ai une liste«
Lettre de Michel-Bernard de Vrégille
(nous soulignons en gras les passages importants :
Chers frères et sœurs de la Communauté de l’Emmanuel,
C’est avec une grande espérance empreinte d’une forme de gravité que je m’adresse à vous aujourd’hui.
Catherine et moi-même rendons grâce au Seigneur de nous avoir appelés il y plus de quarante ans dans cette si belle communauté de l’Emmanuel.
J’ai été amené à exercer pendant 24 ans plusieurs missions communautaires à votre service, avec Catherine d’abord, lorsque nous avons assuré les missions de responsables de Province à trois reprises, puis comme délégués du Modérateur pour la France pendant 4 ans. En 2018, un premier mandat de Modérateur général m’a été confié. J’ai été renouvelé dans cette mission en juillet 2023 pour un nouveau mandat de 5 ans. Pendant ces 7 ans de mandat, Catherine m’a apporté son soutien sans faille.
Cette mission m’a permis de vivre de grandes joies et j’ai eu à de nombreuses reprises l’occasion de vous témoigner mon action de grâce devant la générosité des membres de la Communauté et la fécondité de leurs missions. Joie de la reconnaissance par l’Église de l’héroïcité des vertus de Pierre Goursat, joie de la fécondité du jubilé des 350 des apparitions de Jésus à Sainte Marguerite Marie à Paray le Monial.
Mais ce début de second mandat a aussi été particulièrement éprouvant ; je ne tiens pas à détailler ici les raisons particulières de ces difficultés. Je veux quand même vous dire combien :
Les abus causés par des membres et certains aveuglements qui ont pu nuire à notre efficacité pour entendre les personnes victimes ont été pour moi la source d’une profonde tristesse.
La Communauté a mis en place depuis de nombreuses années des moyens d’action qui commencent à porter du fruit et je suis confiant sur nos capacités à poursuivre sans faiblir, en apportant une attention toujours plus croissante aux personnes victimes.
La présence de la Communauté dans les paroisses reste une joie quotidienne : notre lien avec l’Église est vital et exige une écoute mutuelle importante. Le Modérateur général est au service de la communion des membres de la Communauté mais aussi au service de la communion avec l’Église.
Certaines situations ont été complexes à gérer et douloureuses. Enfin nous avons dû faire face à des divergences ecclésiales délicates. Ces difficultés ont contribué à nourrir des tensions entre les différentes instances de gouvernement de la Communauté. Ma collaboration avec le Conseil International en a été particulièrement affectée.
Face à cette situation et à ces vives tensions, il m’a semblé sage de m’en remettre à l’Église : j’ai donc écrit le 12 juillet dernier au Cardinal Farrell. Je lui ai demandé de le rencontrer pour discerner avec son aide le meilleur bien pour la Communauté. Je lui ai précisé être prêt à remettre ma charge, et être prêt également à la maintenir autant qu’il l’estimerait nécessaire, pour assurer une transition dans les meilleures conditions possibles.
Avant la réponse du Cardinal Farrell, nous avons vécu, du 22 au 25 juillet, le séminaire d’été qui réunissait à Notre Dame de l’Ouÿe, comme chaque été, toutes nos instances de gouvernement. Le déroulement de cette semaine a confirmé les difficultés et notre fraternité a été éprouvée. Pourtant, je suis reparti de cette rencontre dans une grande paix intérieure, rendant grâce que cette fraternité ne se soit pas rompue.
Le 31 juillet, le Cardinal Farrell m’a répondu par courrier, en acceptant la remise de ma mission avec effet immédiat. Dès cette date, l’article 35 de nos Statuts s’est donc appliqué : en tant que doyenne du Conseil International et du Conseil de la Fraternité de Jésus, Sophie Mouquin est chargée d’organiser la suite.
Je veux vous remercier de votre confiance et pour la fidélité de votre prière que vous m’avez si régulièrement partagées lors de nos rencontres. Je tiens à saluer spécialement les membres non français : merci pour l’accueil toujours si chaleureux que vous m’avez réservé lors de mes voyages. Si des actes, des décisions, des attitudes, ont pu blesser certains d’entre vous lors de mes mandats, je leur en demande bien sincèrement pardon.
Cette fraternité qui nous unit, je forme le vœu que nous puissions la faire grandir toujours plus, en exerçant la vertu de chasteté, sans jamais laisser diffuser entre nous la suspicion et la division. Cette fraternité est le fruit de notre attachement au Christ. Je n’ai aucun doute dans le fait que le Seigneur et sa Mère continueront à guider notre chère Communauté et je fais totalement confiance dans les frères et sœurs qui en auront la charge. Je vous remercie de leur accorder la vôtre et de prier dès à présent pour que l’Esprit-Saint éclaire chacun dans les décisions à venir.
Du fond de mon cœur, je remercie Catherine de m’avoir accompagné et soutenu pendant ces 24 années de missions. Nous allons à présent continuer notre vie communautaire, et vivre notre disponibilité pour la mission dans la grâce de notre consécration dans la Fraternité de Jésus et de notre consécration familiale à Notre Dame de la Prière faite le 11 mai 1996.
Je voudrais pour terminer vous témoigner de la grâce qu’a été pour moi de vous représenter tous aux obsèques du Cardinal André Vingt-Trois à la Cathédrale Notre Dame de Paris, le mercredi 23 juillet dernier.
Le Cardinal Vingt-Trois a été l’un des pasteurs de l’Église, avec le Cardinal Lustiger, qui aura à ce jour le plus longtemps assisté la Communauté de l’Emmanuel. Il nous connaissait très bien et nous a accompagné et manifesté son attachement de pasteur, depuis les débuts de la Communauté, jusqu’à sa retraite. Le Cardinal Vingt-Trois a toujours eu à cœur de protéger notre charisme, avec, lorsqu’il le fallait, les paroles de vérités dont nous avions besoin. Nous nous connaissions depuis 30 ans, et je ne peux que confirmer ce que beaucoup ont relevé de lui : sa liberté intérieure absolue, qui se traduisait par une absence totale de mondanité, son caractère « bourru », comme l’a rappelé
Monseigneur Ulrich lors de l’homélie de ses obsèques, qui pouvait parfois déconcerter ses interlocuteurs. Comme un vase d’argile, ses postures recouvraient une acuité dans les analyses, toujours précises, une compréhension des signes des temps hors norme, un discernement au laser. J’ai continué à le visiter fidèlement jusqu’à la fin. Ma dernière rencontre, pendant près d’une heure, a eu lieu le 12 juin dernier, juste un mois avant sa mort. Elle s’est déroulée comme à chaque fois, nous évoquions les sujets du moment, je lui donnais des nouvelles de la Communauté, puis des nouvelles de l’Ile-Bouchard auquel il était très attaché. Vous le savez, c’est lui qui, alors qu’il était archevêque de Tours, avait, après enquête et discernement, signé le décret de reconnaissance de culte publique à Notre Dame de la Prière, c’était le 8 décembre 2001. Il y a deux ans, lors de l’une de nos rencontres, il me surprit en me partageant une petite parcelle de sa vie de prière, ce qui n’était vraiment pas dans son habitude. Avec son humour habituel, il me déclara : « Je vais vous dire quelque chose qui ne va pas bouleverser votre vie. Mais tous les jours, je dis la prière à Notre-Dame de la Prière ! ».
Alors, chers frères et sœurs, je vous encourage à prier pour le Cardinal Vingt-Trois, et à lui demander d’intercéder auprès de Notre Dame de la Prière, Mère de l’Emmanuel, pour qu’Elle continue de protéger la Communauté et l’Église tout entière. Que Notre Dame de la Prière accompagne la Communauté dans cette nouvelle étape de son existence afin qu’elle reste fidèle à son appel, et féconde dans l’Église et le monde, selon le Cœur infiniment miséricordieux de Dieu. Qu’Elle protège chacun et chacune d’entre vous, spécialement vos familles et vos proches. Nous vous embrassons tous très fraternellement !
Michel-Bernard de Vregille