Alors que dans la quasi-totalité des pays faisant partie de la civilisation occidentale plus la population est jeune, moins elle est croyante – c’est aussi le cas aux Etats-Unis malgré une apparente stabilité du nombre de chrétiens, la jeunesse russe prend résolument le contre-pied de cette tendance lourde, comme le révèle une étude du centre panrusse de l’opinion publique (Vtsiom) cet été. Non seulement le nombre de russes se déclarant croyants augmente, mais en quatre ans, le nombre de jeunes de 18 à 24 ans qui se déclare orthodoxe a presque doublé.
Dans la population générale, la part de ceux qui se déclare croyants ne cesse d’augmenter : « Elle s’élève actuellement à 83 %, soit une hausse de sept points de pourcentage en quatre ans », a déclaré Maria Grigorieva, qui a présenté l’étude du Vtsiom lors de la table ronde « La Russie, centre de la civilisation orthodoxe ».
Par ailleurs cette hausse du nombre de croyants est nourrie par un regain particulièrement vigoureux de l’orthodoxie, la part des musulmans restant à peu près stable, ce qui peut être lié aux politiques russes de restriction du nombre de migrants venus des pays musulmans d’Asie centrale ces dernières années, comme du détachement de la pratique des musulmans issus des régions russes où cette religion est majoritaire (Tatarstan, Caucase du Nord hors Adyghée et Ossétie) : « « la hausse de la proportion de croyants est principalement due à un intérêt accru pour l’orthodoxie. Selon nos données, la population musulmane demeure relativement stable, entre 6 et 7 % ».
En quatre ans la part des 18-24 ans orthodoxes a doublé
Au contraire de la quasi-totalité des pays occidentaux où plus la population est jeune, moins elle est chrétienne et plus elle est athée, les jeunes russes sont de plus en plus croyants et de plus en plus orthodoxes. Non seulement la génération la plus jeune, issue du Printemps Russe (démarré en 2014 avec le retour de la Crimée et l’autodétermination des républiques populaires du Donbass) est plus conservatrice, mais elle est aussi de plus en plus croyante : « la proportion de jeunes de cette tranche d’âge qui se déclarent orthodoxes a presque doublé, passant de 25 % à 45 %. C’est un indicateur éloquent de l’importance croissante de la religion dans notre société« , relève Maria Grigorieva.
Corollaire, l’interdiction de l’avortement ou sa forte restriction, pour trancher le noeud gordien démographique (1.4 enfants par femme malgré des politiques publiques très natalistes, un problème aussi connu en Hongrie, où le taux de natalité est de 1.3 enfants par femme malgré de nombreuses aides aux familles) qui reste un tabou pour les générations qui ont connu l’URSS – l’avortement y a été légalisé presque dès le début de l’histoire de l’Union Soviétique en 1920 – ne l’est plus pour les générations les plus jeunes. La littérature pro-vie occidentale, notamment traduite par les éditions catholiques Tropa – l’éditeur de Mgr Schneider en Russie – et d’autres éditeurs – connaissent une influence qui dépasse les cercles catholiques, peu nombreux, et la défiance générale des russes pour les auteurs européens et anglosaxons, contexte géopolitique oblige.
Autre indicateur qui augmente, la réponse affirmative à la question si la religion aide les gens au quotidien : « si en 2015, 55 % des personnes interrogées avaient répondu par l’affirmative, ce chiffre est passé à 62 % aujourd’hui ».
Pendant le Covid, « les catholiques ont fermé leurs églises, tandis que les orthodoxes continuaient à embrasser les icones«
Il est difficile de savoir précisément ce qui a poussé à une telle hausse de la pratique et de l’affiliation en Russie – l’explication liée à la guerre en Ukraine, la plus évidente, n’est pas vraiment opérante. La déchristianisation continue en effet en Ukraine, accélérée par le déclin démographique du pays lié à la fois aux pertes et à la fuite de tous ceux qui peuvent éviter la conscription forcée, au point de vider littéralement certaines paroisses, même à des centaines de kilomètres du front.
Néanmoins une partie de l’explication peut être liée à l’attitude de l’Eglise orthodoxe russe pendant le Covid. Alors que les cultes catholiques, protestants et musulmans se sont arrêtés, les églises orthodoxes sont restées ouvertes et nombre de prêtres orthodoxes – des évêchés entiers parfois – ont continué à célébrer des messes – même si le fait de suivre les indications médicales ou de privilégier le salut des âmes et des fidèles a suscité un fort débat interne. Le communicant de l’église orthodoxe répondait même à la BBC au printemps 2020 que « la fête de Pâques sera maintenue. Nous avions fêté Pâques pendant la peste noire, pendant les guerres et d’autres catastrophes, nous la fêterons maintenant« .
Pourtant le clergé orthodoxe a payé le prix de la maladie : de mars 2020 à septembre 2021, 5973 moines et prêtres orthodoxes ont été malades du Covid, 198 en sont morts. Mais le culte public ne s’est jamais arrêté. Comme l’a résumé la BBC, « le Vatican a annulé les offices de Pâques, tandis que les chrétiens orthodoxes russes continuent d’embrasser les icônes. Les musulmans vont désinfecter leurs tapis et les juifs pratiqueront la distanciation sociale ».
Depuis la pandémie de 2020-21, la suspension des cultes de longs mois hors de tout cadre légal – voire l’annulation des messes de Noël ou de Pâques, la déchristianisation s’est accélérée dans tous les pays occidentaux, comme le déclin du nombre de donateurs aux Eglises, l’accroissement des désaffections et des ventes d’églises… pas en Russie. Une coïncidence troublante et qui invite à réfléchir sur les conséquences à long terme de la pandémie, et de la soumission des responsables religieux aux injonctions du monde.
