L’affaire de l’abbé Grosjean, ex-curé de Sombernon dans le diocèse de Dijon puis prêtre fidei donum au Maroc en 2017-2024 après une première plainte d’une victime en 2016, continue de s’étendre. Alors que le curé, en détention provisoire, a reconnu quatre agressions sexuelles, et que le collectif de victimes a identifié 17 victimes sur les 57 personnes jointes par l’association car elles étaient en contact avec ce prêtre alors qu’elles étaient mineures, les juges qui enquêtent sur cette affaire ont élargi leur enquête à huit nouvelles victimes potentielles, a indiqué l’avocate d’une des victimes à l’AFP.
La demande de libération de l’abbé Grosjean, ce 11 février à la chambre d’instruction de Dijon, a été rejetée. Nadia Debbache, avocate d’une victime, a précisé que sur ces huit nouvelles victimes, trois cas peuvent être considérés comme prescrits, les faits ayant eu lieu dans les années 1980 lorsqu’il était responsable de scouts de France – le collectif des victimes de l’abbé Grosjean, la Parole accueillie, considère qu’il a pu être en contact pendant cette décennie avec « 400 à 500 jeunes« .
Au Maroc il était aussi en charge de jeunes, « mais jamais seul«
Par ailleurs une commission rogatoire internationale a été lancée auprès des autorités marocaines pour étendre l’enquête pendant ses années Fidei Donum dans l’archidiocèse de Rabat. Le journal marocain ENASS, qui avait enquêté sur l’affaire Exelmans – un prêtre du diocèse de Rennes accueilli comme fidei donum par Mgr Landel et accusé de viol sur des migrants jeunes majeurs et mineurs, s’est aussi intéressé aux fonctions de l’abbé Grosjean de Dijon au Maroc. Et là aussi, il a été en contact avec des jeunes, « mais jamais seul » :
« « Il s’occupait de jeunes lycéens et collégiens, toujours en équipe avec d’autres personnes mais jamais seul. Je sais qu’il a constitué un camp de vacances, il y emmenait des parents avec lui, il n’y était jamais seul. Dans ces cas-là, il y a une protection de facto ».
Ces jeunes auraient été « longuement questionnés sur la possibilité de pratiques « problématiques » de la part du père Grosjean, mais ces jeunes affirment « n’avoir jamais observé de comportements à caractère soupçonneux à l’encontre d’enfants, lors d’activités d’encadrement ». Seule une enquête approfondie peut confirmer ces dires ».
ENASS est allé lire le rapport de la CIASE, qui recense « dix cas en Afrique » d’abus sexuels du clergé, et deux cas où les abuseurs ont été exfiltrés en Afrique – question qui se pose clairement pour l’abbé Grosjean envoyé de Dijon au Maroc juste après les premières plaintes de 2016 : « il est intéressant de noter que le corpus d’entretiens menés par l’Inserm et ici analysé, comprend également des exemples d’activation d’une telle« emprise charitable » par la hiérarchie des agresseurs, pour les couvrir après la découverte des faits. C’est ainsi que deux personnes agressées font état d’expatriation en Afrique, précisément au sein d’œuvres de charité, du prêtre qui les a agressées ».
Quatre évêques mis en cause par le collectif
Le collectif La Parole accueillie a mis en cause les responsabilités de plusieurs évêques – l’ancien et l’actuel évêques de Dijon, NNSS Minnerath et Hérouard, ainsi que l’évêque de Rabat qui a accueilli l’abbé Grosjean, Mgr Landel, frère du Sacré-Coeur de Betharram, qui avait aussi accueilli le père Antoine Exelmans du diocèse de Rennes, qui a commis des abus sur plusieurs migrants, et l’actuel cardinal archevêque de Rabat Mgr Romero, membre des salésiens de Don Bosco.
Voici cette lettre, qui pose des questions très franches aux prélats – il faut croire que les explications de Mgr Hérouard en juin dernier, qui expliquait surtout ne pas avoir été dans le diocèse de Dijon au moment du classement de la première plainte (de 2016) contre l’abbé Grosjean, n’ont pas convaincu les victimes :
À l’attention de :
Monseigneur Antoine Hérouard, Archevêque de Dijon
Monseigneur Vincent Landel scj, Archevêque émérite de Rabat
Monseigneur Roland Minnerath, Archevêque émérite de Dijon
Monseigneur Cristobal Lopez Cardinal Romero, Archevêque de Rabat
Copie à :
Monseigneur Jean-Marc Cardinal Aveline, Président de la conférence des évêques de France
Son Excellence Celestino Migliore, Nonce Apostolique à Paris
Monseigneur Thibault Verny, Président de la Commission pontificale pour la protection des mineurs
Dijon, le 29 Septembre 2025
Messieurs,
La révélation au printemps 2025 des violences sexuelles impliquant le père Yves Grosjean, prêtre du diocèse de Dijon, a ému l’opinion et fait l’objet d’une large couverture médiatique. Pour ses victimes, il est vital de comprendre comment les décisions dont il est accusé, anciennes par leurs dates et récentes par leurs derniers développements, ont pu se poursuivre si longtemps. Tant il est vrai que la vérité est le premier devoir dû aux victimes dans l’Église, et la première assistance nécessaire à la restauration de leur espérance.
Malgré nos sollicitations adressées personnellement à chacun d’eux, seul Mgr Landel a apporté quelques informations qui méritent des éclaircissements. Mgr Hérouard a refusé de répondre à nos questions, prétextant l’existence d’une enquête judiciaire et d’une enquête canonique alors même que celles-ci n’empêchaient en rien une réponse. Ces questions ne concernent en effet pas la situation du père Yves Grosjean, mais interrogent les responsabilités institutionnelles dont il dépend.
Les silences de Mgrs Minnerath et Romero n’ont pas aidé à la manifestation de la vérité.
Aussi vous voudrez bien trouver ci-dessous une liste de questions précises et circonstanciées auxquelles nous vous demandons d’apporter des réponses simples et claires.
Nous soulignons le fait que ces questions ne concernent pas la procédure d’instruction actuellement en cours du père Yves Grosjean mais ont trait à l’attitude et à la réponse des autorités ecclésiastiques face aux comportements réitérés de ce prêtre. Elles n’ont donc pas vocation à interférer aux procédures en cours ni porter atteinte à la vie privée du prêtre mis en examen.
Ces questions ne relèvent pour les victimes ni d’une curiosité déplacée ni d’une attitude inquisitoriale : elles sont le moins qu’elles puissent attendre de responsables d’Église qui ont échoué à les protéger.
Nous regrettons de devoir rendre publique cette lettre ouverte, mais nous savons désormais qu’il n’est d’autre moyen que de prendre à témoin l’opinion pour obtenir des réponses.
– Mgr Minnerath : y a-t-il eu des antécédents de signalements avant 2016 concernant le père Yves Grosjean (y compris, à votre prise de fonction, dans les archives diocésaines) ?
– Mgr Minnerath : en 2016, alors Archevêque de Dijon, vous étiez au courant de comportements susceptibles de constituer des infractions délictuelles sur mineurs du père Yves Grosjean, et vous avez fait un signalement au procureur de la République de Dijon. Avez-vous alors signalé l’information à Rome ? Avez-vous ouvert une enquête canonique ? Si non pourquoi ?
Avez-vous soumis à la Commission Christnacht (Commission Nationale d’Expertise sur la Pédophilie) le cas du père Yves Grosjean ? Si oui, à quelle date ?
– Mgr Minnerath, avez-vous communiqué au diocèse de Rabat les raisons exactes de son départ du diocèse de Dijon, et explicité ces raisons auprès de vos diocésains, en particulier les fidèles des paroisses d’Arnay-le-Duc et Bligny sur Ouche ?
– Mgr Romero : des signalements concernant le père Yves Grosjean ont-ils été portés à votre connaissance pendant la durée de son ministère à Rabat sous votre autorité entre 2017 et 2024 ?
– Mgr Hérouard : lors de votre nomination en 2022, avez-vous vérifié que les informations concernant la conduite du père Yves Grosjean avaient été signalées à Rome ? (Vos Estis Lux Mundi Art.11)
– Mgr Romero : en 2024, vous étiez au courant des conduites inappropriées du père Yves Grosjean dans ses relations avec des jeunes à Rabat et vous l’avez renvoyé en France pour un suivi psychologique. Avez-vous signalé ces informations à Rome ? (VELM Art 3 §1) à la justice marocaine ? (Vademecum VELM n°17)
– Mgr Romero : en avril 2024, y a-t-il eu une communication publique à destination des laïcs du diocèse de Rabat sur les raisons du départ du père Yves Grosjean du Maroc ? Nous savons qu’il existe au moins un autre cas de prêtre renvoyé du diocèse de Rabat pour des raisons similaires, est-ce que vous nous le confirmez ? Cet autre cas a-t-il fait l’objet d’une communication à l’endroit des communautés où il a exercé et d’un signalement à Rome ?
– Mgr Hérouard & Mgr Romero : des actions ont-elles été mises en place pour éviter le contact du père Yves Grosjean avec des jeunes (jeunes isolés, paroissiens, scouts, mouvements de jeunes, migrants et autres) et toute récidive à Rabat entre 2017 et 2024 ? À Brazey-en-Plaine et à Dijon en 2024 ? Les responsables concernés ont-ils été informés de façon responsable et adaptée de ses antécédents ?
– Mgr Hérouard : avez-vous transmis toutes les archives relatives au père Yves Grosjean à Rome en novembre 2024 ? (VELM Art 12 §1) Avez-vous soumis le cas du père Yves Grosjean à la commission Christnacht ? Si oui, à quelle date ?
– Mgr Hérouard : avez-vous recueilli ou fait recueillir depuis novembre 2024 des témoignages dans les lieux où le père Yves Grosjean a exercé ? (VELM Art 13 §1)
– Mgr Hérouard : avez-vous pris des mesures de préservation des archives à minima depuis novembre 2024 afin de préserver les témoignages et les courriers reçus ? (VELM Art 13 §3)
– Mgr Hérouard : Jean sera-t-il informé des résultats de l’enquête canonique ? (VELM Art 18 §3)
En outre, nous exigeons des diocèses de Rabat et Dijon :
– De rendre publique la liste de toutes les affectations du père Yves Grosjean et de tous les accompagnements qu’il aura effectués en présence de jeunes (paroisses, scouts, aumônerie, Mouvement Eucharistique des Jeunes, camps, pèlerinages…), en France et au Maroc.
– Des appels à témoins publics (presse régionale, sites diocésains, feuilles diocésaines et paroissiales) pour tous ces lieux.
Les réponses, la vérité et la lumière que nous attendons de vous, responsables passés et présents, s’imposent aujourd’hui, quatre ans après la remise du rapport de la CIASE, les solennelles prises de parole des responsables de l’Église de France à Lourdes en 2021, et les déclarations résolues des papes François et Léon.
Dans l’attente de vos réponses, recevez, Messieurs, l’expression de notre vigilance attentive.
Le collectif La parole accueillie [email protected]
Lettre publiée sur le site web du collectif https://laparoleaccueillie.my.canva.site/
