Alors que des dizaines de religieuses jetées hors de leurs couvent suite à la dissolution de leur congrégation ou parce qu’elles ont déplu à leurs supérieurs – ou dénoncé des abus – se retrouvent littéralement à la rue ou renvoyées dans leurs familles, parfois à un âge canonique, une vision dévoyée de la miséricorde permet à l’Eglise d’accueillir des prêtres auteurs d’abus ou qui ont une vie manifestement incompatible avec le sacerdoce. Pire, ils le sont pêle-mêle avec des prêtres en burn-out (mais droits sur le plan canonique, voire pénal) et la présentation de ces institutions, dans la quantité de rapports d’étapes mis en ligne par la CEF au printemps dernier, ne peut que choquer les victimes.
A ce jour, deux maisons (au moins) de ce genre existent en France, dans les diocèses de Troyes et de Montauban.
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Diocèse de Troyes : le petit Béthanie
Fondée par Mgr Daucourt, évêque de Troyes en 1992-98 (et co-consécrateur de son successeur Mgr Stenger), puis d’Orléans et enfin de Nanterre dont il a été forcé de se retirer pour « raisons de santé » en 2013 après s’être mis à dos tout le diocèse, elle se trouve au Mesnil saint Loup depuis 2019, dans une maison mise à disposition par les Bénédictins olivétains, à proximité de leur monastère.
Le père Eric Millot en est responsable depuis septembre 2024. Ancien vicaire général de Dijon, il rappelle son parcours : « j’ai été 6 ans aumônier de prison, 6 ans en Afrique, 12 ans comme vicaire général : ce que je constate, c’est qu’il y a beaucoup moins de déni au Petit Béthanie qu’en détention (95% de
déni). J’ai eu des personnes qui sont très claires et veulent dire les choses très clairement« .
Ordonné en 1989, il est vicaire général du diocèse de Dijon de 2010 à 2022 avant de prendre la tête du service national mission et migrations à la CEF. Il est donc aux affaires lorsque l’abbé Yves Grosjean, curé de Sombernon dans le diocèse de Dijon, est l’objet d’un premier signalement classé sans suite pour prescription, puis que le diocèse annonce son départ précipité « pour raisons de santé » alors qu’il se retrouve fidei donum au Maroc. Depuis, quinze victimes ont été recensées dans le diocèse et ce prêtre, renvoyé dans son diocèse bourguignons pour y suivre des soins psychologiques, a été incarcéré – il a reconnu des abus sur cinq mineurs.
Mgr Daucourt donne sa position dans le rapport thématique de la CEF sur ces maisons, qui n’est pas vraiment soucieuse des victimes brisées à vie ou du droit canonique qui réclame, pour les delicta graviora, l’interdiction de ministère public voire le renvoi à l’état laïc des auteurs d’abus : « quand un prêtre est auteur de faits graves, que faut-il faire ? Parfois la justice demande d’écarter les prêtres… il s’est rapidement rendu compte qu’on ne savait pas trop quoi faire pour eux. Il a écrit plusieurs ouvrages : « Miséricorde pour tous : sauf pour les prêtres ? » et « Ces prêtres en morceaux ». Mgr Daucourt a été très inspiré par la figure du Père Lataste« .
Néanmoins, le petit Béthanie a une activité débordante de 2019 à fin 2024 : « au Petit Béthanie, nous avons accueilli depuis 5 ans, 36 ou 37 prêtres. Un certain nombre sont des auteurs pédocriminels (6 ou 7). Des prêtres qui viennent dans nos maisons : certains sont des auteurs d’abus, d’agressions… mais ce
n’est pas tous. Nous accueillons des prêtres en difficulté : dépression, burn out, addictions…« .
Si on peut se demander pourquoi accueillir pêle-mêle des prêtres auteurs d’abus avec des prêtres en dépression ou burn-out qui n’ont pas fauté, c’est surtout la position de Mgr Daucourt qui victimise les prêtres auteurs d’abus :
« Nous leur proposons d’abord la mise à l’écart, posez-vous un peu ! Il est important, en attendant les décisions de justice que ces prêtres puissent être à l’écart tout en continuant à remplir leur mission de diacre : le devoir de prier, notamment la liturgie des heures. C’est bon de rappeler à des prêtres qu’ils ont toujours la mission de la prière. Il y a un accompagnement psychologique (maximum au bout d’un mois) et un accompagnement
spirituel, soit avec leur accompagnateur d’avant, soit on leur en trouve un dans le diocèse de Troyes. […]
La première chose que j’ai observé en arrivant, c’est une fraternité de pauvres, de pauvres gars qui arrivent avec leurs blessures. 3 à 4 jours après leur arrivée, ils viennent me dire : qu’est-ce que c’est fraternel !« .
La fraternité, la miséricorde… pour les auteurs d’abus mais pas pour leurs victimes, ni pour leurs ex-fidèles qui ont été victimes des forfaits comme des non-dits de ces prêtres…
Mgr Percerou : « une véritable réhabilitation [mais] certains retombent, récidivent »
Trois évêques accompagnent la communauté du Mesnil Saint Loup, dont Mgr Percerou, l’évêque de Nantes – qui se débat aujourd’hui avec les conséquences des abus du passé dans près de 25 établissements scolaires, et qui témoigne :
« Nous nous retrouvons :
- 2 fois une journée par an pour un temps de partage fraternel autour de la Parole de Dieu et
des textes du Père Lataste ; - 3 jours fin août chez les sœurs de Béthanie. On prend notamment le temps du lavement des
pieds autour de la tombe du père Lataste. Certains prêtres ne peuvent plus célébrer l’eucharistie, on alterne la messe et les lavements de pied. - Pendant l’année, tous les lundis, l’un de nous envoie un message à tous les autres.
J’en fais partie depuis 7 ans. La fraternité aujourd’hui est internationale.
Il y a une véritable réhabilitation, on voit les avancées.
Certains retombent, récidivent, mais à chaque fois, on est là présents, on s’écrit, on se téléphone« .
Diocèse de Montauban : le Buisson Ardent
Une autre de ces maisons existe dans le diocèse de Montauban, sur la paroisse de Moissac, à Saint-Paul d’Espis.
Le père Delom en est responsable; ex-vicaire général du diocèse de Toulouse sous Mgr le Gall de 2007 jusqu’en septembre 2014 – il a notamment accueilli le père Spina transféré dans le diocèse de Toulouse en 2007, un an à peine après sa condamnation pour viol d’un adolescent en appel à Tarbes, puis exercé ses fonctions lorsqu’on lui confie la paroisse de Fronton en 2009 qu’il garde jusqu’à ce que Mediapart révèle les faits en 2016 – , il explique la création et le fonctionnement de cette maison :
« Au moment du rapport de la CIASE, ça a été comme une ouverture de vanne. J’ai ouvert des lieux de parole dans le diocèse pour les victimes. Sidération de voir des personnes que je connaissais depuis 25 ans dire ce qu’elles avaient enduré. J’ai été commissaire apostolique des Sœurs de la miséricorde de Moissac. Au moment de la CIASE, leur dernier service a été de mettre à disposition une maison à la campagne pour accueillir des prêtres en difficulté.
Ouverture de la maison le Buisson Ardent en décembre 2022 avec le père Jacques Turck. N’ayant pas de successeur, j’ai pris la responsabilité de cette maison.
Je suis censé assurer cette responsabilité à 1⁄2 temps et j’ai encore une responsabilité de paroisse à Toulouse. Il a donc fallu inventer. Il y a des personnes qui viennent aider. Je suis en attente d’un adjoint et d’un couple de retraité pour assurer l’intendance du lieu« .
Plus petit, cet établissement accueille au moins deux prêtres sous enquête, et mélange lui aussi des prêtres dépressifs mais qui n’ont pas trahi leurs engagements sacerdotaux avec d’autres qui s’en sont écartés depuis longtemps…
« Nous vivons selon la spiritualité du Père Lataste. 10 frères ont été accueillis pour des séjours plus ou moins longs. On accueille 6 à 8 prêtres pour une vie fraternelle dans laquelle chacun puisse se reconstruire. Pour ceux qui sont au cœur d’une enquête, le séjour est très long. Un est là depuis 3 ans, d’autres depuis 2 ans. On fait aussi de l’accueil temporaire : de 3 jours à un mois […] Profil des personnes accueillies : ce sont des pédocriminels, des prêtres qui ont des problèmes d’homosexualité, des relations inappropriées avec des paroissiennes, mais aussi des addicts à l’alcool, à la pornographie. Certains ont fait un burn out et se sentent isolés.
Je suis aidé par un conseil de maison : une des religieuses, 4 laïcs associés, 2 diacres, 1 médecin, 1 psychologue. Ce conseil aide au discernement, à réfléchir sur l’avenir de la maison et au parcours des accueillis : l’après Buisson Ardent, la réhabilitation. Cette ouverture de maison pour des prêtres, des religieux qui ont besoin d’être écartés, de vivre un temps de ressaisissement, de ressourcement ».
« Elles ne sont pas assez nombreuses, ces maisons »
En tête du rapport thématique de la CEF, bien avant l’explication de leur fonctionnement, les préoccupations de leurs responsables : « il « ne faudrait pas que ces maisons soient identifiées comme maison d’accueil de pédocriminels« . Tout ça pour reconnaître qu’il y a comme un problème, à force de décennies passées à ignorer les victimes et couvrir les prêtres qui se sont écartés de leurs devoirs sacerdotaux, ou les muter dans des diocèses ou sous des cieux plus accueillants : « elles ne sont peut-être pas assez nombreuses ces maisons« .
D’autres préoccupations sont liées à l’avenir possible pour ces prêtres que visiblement on souhaite maintenir coûte que coûte dans le sacerdoce : « La suite ? Quelle mission confier à un prêtre qui a connu cette épreuve et qui ne peut pas vraiment en sortir ? dès qu’on tape son nom sur google, on sait tout. On recherche des services humbles… Les communautés de religieuses en ont peut-être assez d’accueillir des prêtres cabossés« .
Communautés qui accueillent aussi parfois – comme dans le diocèse de Nanterre – des prêtres trop caractériels pour être mis en paroisse (et qui mettent les religieuses en burnout) ou, dans le diocèse de Coutances notamment, un ancien prélat qu’on n’ose pas mettre à l’isolement dans une Trappe au vu de la gravité de ses méfaits, en attendant son logique renvoi de l’état clérical, un jour…
Faute de connaissance du droit canonique, on voit même les responsables de ces maisons demander leur avis aux procureurs de la République (!) pour la gestion de ces prêtres. Evidemment, il y autant de solutions que d’interlocuteurs – d’autant que ce n’est pas à eux de prendre leurs responsabilités, mais aux évêques ou aux supérieurs majeurs desdits prêtres : « Je pense à un prêtre mis en cause pour atteinte à l’intimité de la vie d’autrui : enquête
civile depuis 3 ans. On lui a retiré son ministère, il souhaite travailler. Il a un cœur de pasteur… certains procureurs nous disent « ne lui confiez rien » ou au contraire « confiez lui quelque chose ».
D’autres questions restent sans réponse : qui paye, et est-ce que le denier du culte des diocèses de Troyes et Montauban, qui ne roulent pas vraiment sur l’or, sert à financer la « réhabilitation » et la « fraternité » de prêtres auteurs d’abus ou en rupture avec leurs engagements sacerdotaux ?
Quant au fait de confier ces deux maisons à deux ex-vicaires généraux qui ont tous deux été en fonction pour couvrir des prêtres problématiques – l’un transféré juste après sa condamnation en appel pour viol d’un adolescent (abbé Spina) et à qui, trois ans plus tard, une paroisse a été confiée sans aucune restriction de ministère, l’autre évacué comme fidei donum juste après la plainte d’une de ses victimes (abbé Grosjean), il interroge franchement.
S’agit-il vraiment de sortir du déni et de mettre à l’écart, durablement, des prêtres qui ont commis des abus ou ne respectent plus leur sacerdoce, ou une fois encore, la « fraternité » cache-t-elle une association de malfaiteurs, aux frais – une fois de plus – des fidèles et aux dépens des victimes brisées à vie ?
