Le rapport de la CIASEP sur les Bénédictines du Sacré Coeur de Montmartre retrace des dérives et des abus spirituels, voire des abus tout court, commis sous la férule de mère Marie Agnès (Françoise Jullien), à la tête de la congrégation de 1969 à 1998, et encore à la place de la prieure élue en 1998, Roseline de Romanet, forcée de quitter la congrégation. Cependant, ce long règne de mère Marie Agnès n’aurait pas du avoir lieu – mais la congrégation vivait dans l’exception permanente à ses propres règles et même au droit canonique. Le fruit, reconnaît le rapport – et c’est une grande première – d’un « contexte post-conciliaire particulièrement instable ».
Une prieure qui n’aurait jamais du être élue en 1969
Pour commencer (page 73 du rapport) Mère Marie Agnès n’aurait jamais du être élue prieure générale – elle était trop jeune et n’avait pas assez d’ancienneté dans la congrégation : « Le 15 juillet 1969, MMA est élue pour la première fois prieure générale. Cette élection suscite des interrogations de la commission. Cette religieuse venait en effet tout juste de prononcer ses vœux définitifs le 30 juin 1967, après avoir obtenu un indult permettant cette profession anticipée, ses vœux temporaires ne datant que du 2 juillet 1964. Entrée au postulat en 1962, elle ne totalisait donc pas les dix années d’ancienneté normalement requises par le droit pour être éligible à une telle charge en 1969, ce qui montre que sa formation religieuse a été écourtée par rapport aux normes habituelles. Par ailleurs, l’âge minimum requis pour être élue supérieure d’une congrégation religieuse était fixé à 40 ans. MMA étant née le 20 janvier 1936, elle n’avait que 33 ans« . *
Auparavant, elle était maîtresse des novices – et n’aurait pas du l’être non plus : » elle a exercé la fonction de maîtresse des novices ou d’aide alors même que plusieurs conditions canoniques n’étaient pas remplies. Selon le canon 559 du Code de 1917, le maître des novices doit en principe avoir au moins 35 ans et dix ans de profession, et son aide au moins 30 ans et cinq ans de profession depuis la première profession. Or MMA est devenue sous-maîtresse des novices avant d’atteindre l’âge de 30 ans et avant sa cinquième année de profession simple« .
Un chapitre fantôme, en 1975
Alors que mère Marie Agnès est réélue prieure, les archives sont muettes concernant le chapitre de 1975 : « Aucune information supplémentaire n’est disponible sur la tenue de ce chapitre
général, ni sur le déroulement détaillé de l’élection. ou son déroulement« .
Chapitres de 1971, 1987 et 1993, quand l’exception devient la règle
Pour les 3e, 4e et 5e mandats de MMA à la tête de la congrégation, le régime d’exception devient la norme :
En 1971, « MMA est réélue prieure générale avec un mois d’avance15, sous la présidence de Mgr Louis Simonneaux, alors évêque de Versailles. Cette réélection exigeait un accord du Saint-Siège – il s’agissait en effet d’un 3ème mandat, ce que n’autorisaient pas les constitutions –, qui sera donné par la CIVCSVA16. Cette nouvelle élection intervient à nouveau par voie de postulation, datée du 8 janvier 1981. Pour la justifier, les capitulantes présentent le mandat précédent (1975-1980) comme un mandat « par intérim », alors que ni le droit universel ni le droit propre des BSCM ne prévoient un tel statut, et que les traces du chapitre de 1975 concernant le gouverne- ment de la communauté sont très lacunaires. Dans ces conditions, seule Rome pouvait envisager une telle solution pour des raisons sérieuses, mais aucune pièce d’archives ne vient expliquer ou documenter cette option« .
En 1987, MMA est réélue à la tête de la congrégation : « ce chapitre général, à nouveau présidé par Mgr Simonneaux, voit la réélection de MMA pour un quatrième mandat, rendu possible par l’article 94 des constitutions de 1981, elles-mêmes autorisées par le Siège apostolique. Ces constitutions prévoient un mandat de six ans, renouvelable, avec des majorités qualifiées croissantes pour un troisième puis un quatrième mandat, la prieure générale étant élue ipso facto si elle obtient respectivement les deux tiers puis les trois quarts des voix au dernier scrutin« .
En 1993, « : une fois encore, MMA a obtenu la charge par voie de postulation, cette fois encore acceptée sans difficulté par le Saint-Siège, par une décision datée du 19 janvier 1993« .
Dans sa conclusion page 73 le rapport revient sur cette culture de l’exception : « la commission relève comme symptôme majeur la pratique quasi systématique, sur plusieurs décennies, des demandes de permissions, indults et dispenses : pour anticiper ou retarder la profession solennelle, pour déroger aux âges requis, ou encore pour permettre la réélection de supérieures au-delà des limites fixées par le droit canonique. Cette inflation de dérogations montre un rapport problématique à la norme, où l’exception tend à devenir la règle.
Or, en droit de l’Église, les permissions et dispenses ne sont légitimes que si elles visent réellement le bien commun : celui de l’Église universelle, celui de l’Institut concerné, et le bien authentique de la personne dispensée. […] Selon les années examinées par la commission, aucune trace d’une véritable recherche de vertu et de compétence pour la désignation des prieures au sein des BSCM n’apparaît. Au contraire, les responsabilités semblent avoir été confiées de façon récurrente à des personnes jugées soit particulièrement serviles, soit facilement manœuvrables, ce qui a permis l’installation durable d’un gouvernement presque sans contrôle« .
Après 30 ans de régime d’exception, MMA gouverne à la place de la prieure élue (qui n’aurait pas du l’être)
En 1998, MMA constate qu’il lui faut cèder la place. Et elle le fait à une prieure qui une fois de plus n’était pas assez ancienne en poste pour être élue : « une nouvelle prieure générale, MMV, proche collaboratrice de MMA. Or, âgée de 29 ans, professe perpétuelle seulement depuis 1995 et venant d’achever sa formation religieuse, elle ne satisfait pas aux exigences d’âge et d’ancienneté prévues par les constitutions« .
Sauf que mère Marie Vianney – Roseline de Romanet – n’a jamais pu gouverner la congrégation, MMA bien que « assistante générale » le faisant à sa place : » l’enquête montre qu’en pratique MMA a exercé un véritable gouvernement de fait à la place de la supérieure élue : dès la fin du chapitre de 1998, elle réunit les professes pour déclarer MMV trop jeune pour gouverner, puis continue à diriger la communauté et à signer certains actes comme « prieure générale » jusqu’en 2000« .
2004-2010 : MMA, une « chargée de mission » toujours très présente
Alors qu’à la suite de la première visite canonique, réalisée par Mgr Coloni, rien n’est réglé et MMV est poussée hors de la congrégation, une nouvelle prieure est élue : « MIM est élue prieure générale en remplacement de MMV, l’élection étant dûment consignée par un procès-verbal conservé aux archives de la congrégation. Fait significatif, cette élection à la charge de prieure générale n’apparaît pas non plus dans le curriculum vitae de MIM« .
Quant à MMA elle est toujours là, mais comme « chargée de mission« . Quand MIM est réélue en 2010, MMA reste « chargée de mission », jusqu’à la seconde visite canonique de 2012-13 qui lui enjoint l’éloignement de la congrégation, à Vernon. « Les chapitres généraux ultérieurs sont décrits comme de plus en plus tendus, signe d’un climat interne durablement conflictuel« .
Lors de la visite canonique de 2004, « le visiteur apostolique précise néanmoins qu’il a demandé explicitement que MMA soit écartée à la fois du gouvernement de l’Institut et de la
formation des sœurs. Les documents ultérieurs montrent que cette recommandation n’a pas été suivie d’effet immédiat. La prieure générale MIM répond de manière évasive aux questions sur le rôle de MMA, en affirmant que celle-ci ne fait pas partie du « premier cercle » du gouvernement mais seulement d’un « conseil élargi », instance informelle non prévue par les constitutions qui se révèle ad nutum. Outre les remarques précédentes sur la présence et l’influence de MMA, le Visiteur note l’influence omniprésente du P. Le Guillou dans la communauté ».
Le rôle de Mgr Charles
Comment ce fut possible ? Le rapport pense l’expliquer par la présence audit chapitre du recteur d’alors de la basilique de Montmartre, Mgr Maxime Charles, qui fut directeur de conscience de MMA jusqu’en 1973 : « Le chapitre général s’est tenu sous la présidence de Mgr Rousset, alors évêque de Pontoise. Il était assisté de Mgr Maxime Charles, recteur de la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre, connu pour sa proximité avec MMA puisqu’il a exercé envers elle la fonction de directeur de conscience jusqu’en 1973« .
Très proche de la congrégation malgré des épisodes de brouille avec MMA, il est aussi à l’origine de l’acquisition du prieuré de Béthanie à Vernon (page 66) : « En 1968, Mgr Charles a acquis, sur ses biens personnels, un terrain qu’il a revendu en 1972 à l’association « Le Colombier » pour 120 000 FF, afin d’y construire le prieuré de Béthanie. Cette association avait pour objet d’acheter et d’administrer les biens immobiliers utilisés par la congrégation avant sa reconnaissance légale en 1983, date à laquelle celle-ci est devenue effectivement propriétaire de Béthanie. Le budget initial de construction du prieuré a été financé par Mgr Charles lui-même, à hauteur de 1 150 000 FF« .
Page 83, le rapport revient sur la responsabilité de Mgr Charles : « Dans cette dynamique, la figure de Mgr Maxime Charles, recteur de la basilique de Montmartre, ainsi que d’autres autorités supérieures, apparaît comme ayant laissé ces influences se développer, voire les avoir encouragées, dans un contexte post-conciliaire particulièrement instable.
Ce climat a favorisé l’installation progressive d’un mode de gouvernement fondé sur l’affect, les réseaux d’influence et le copinage, que le Dicastère pour les Instituts de Vie Consacrée et les Sociétés de Vie Apostolique dénoncera explicitement plusieurs décennies plus tard comme profondément destructeur pour la structure de l’Institut et pour chacune des sœurs« .
Pas de relatio avec Rome, ni de contrôle des ordinaires
Les instituts religieux de droit pontifical doivent en théorie adresser tous les cinq ans à Rome une relatio sur la vie, les effectifs et les finances de la congrégation. Dans le cas des Bénédictines du sacré coeur de Montmartre, ce fut silence radio : « aucune trace n’apparaît, pour la période ouverte par l’élection de MMA, ni des formulaires envoyés par Rome aux supérieures ni des réponses correspondantes, ce qui signifie qu’aucun contrôle global extérieur sur l’Institut n’a été diligenté avant la visite apostolique de 2012« .
Par ailleurs le rapport reconnaît noir sur blanc que les ordinaires [de Paris et de Versailles notamment] ont manqué de vigilance des décennies durant : « la vigilance de l’ordinaire du lieu,
devant assurer notamment le respect des règles dont les élections lors du chapitre général, a fait défaut. De même, le dicastère compétent à Rome, bien qu’ayant reçu plusieurs signaux inquiétants à travers les résultats successifs des élections, n’a pris aucune mesure corrective avant 2004« .
En 2012, une visite « sérieuse » (enfin)
« En janvier 2012, devant la multiplication des alertes relatives aux dérives de la congrégation, le dicastère chargé des religieux décide de diligenter « une visite sérieuse » et mandate pour cela deux visiteurs : le P. Étienne Ricaud, abbé de Saint-Benoît- sur-Loire, et sœur Marie-Simone Boulanger, franciscaine réparatrice de Jésus-Hostie.
La visite apostolique se déroule sur plusieurs mois, de janvier à septembre 2012, au sein des différentes communautés des Bénédictines du Sacré-Cœur de Montmartre.
À l’issue de cette enquête approfondie et du rapport remis par les visiteurs, le dicastère adresse en août 2013 une lettre particulièrement sévère à la congrégation. Ce document décide la mise à l’écart du gouvernement général en place et la nomination de Mgr Philippe Gueneley comme commissaire apostolique, chargé de prendre en main la direction de l’Institut et d’engager un processus de réforme en profondeur« .
Après quoi, de nombreuses démarches ont été menées pour corriger les dérives constatées, qui satisfont d’après le rapport 92% des religieuses.
Notamment (page 100) » la santé des sœurs est désormais traitée de façon appropriée. Il n’y a plus d’interférence dans les relations entre les sœurs et leur famille. Il n’y a plus de traitement d’exception pour la prieure générale ou pour les prieures et sous-prieures. Et d’une façon générale, les relations sont davantage apaisées […] les sœurs sont libres quant à la quantité de ce qu’elles mangent et ne sont pas surveillées sur ce point ». Près de 83% des soeurs se disent libres d’aller à la pharmacie.
Le choix du confesseur est considéré comme libre à 90%, mais un tiers des soeurs ont des difficultés pour visiter leur famille (Il apparaît clairement que toutes les sœurs peuvent visiter leurs parents en cas de maladie grave ou de fin de vie. En dehors de ce contexte spécifique, les visites ne semblent pas faciles). De même, 95% des soeurs se disent libres d’avoir des relations avec des religieuses d’autres prieurés, mais il y en a « à vrai dire peu : cela n’est pas encouragé et pas facile de trouver le cadre pour cela« . De même, près de 40% des soeurs – d’après les réponses reçues par la CIASEP – ont des difficultés pour avoir en cellule des livres, un téléphone ou un PC : « pour 61 % des sœurs, il est possible de détenir téléphone, ordinateur avec accès internet ou des livres personnels en cellule. Toutefois, la détention d’un téléphone ou d’un ordinateur est parfois restreinte à la nécessité de la mission« .
La démographie de la congrégation porte toujours le poids des abus du passé, et est plutôt vieillissante. Un tiers des soeurs ont entre 50 et 60 ans – le « mur » financier issu du vieillissement va apparaître devant la congrégation dans les années à venir.

Plusieurs recommandations
La CIASEP émet un certain nombre de recommandations sur divers plans :
- Démarche personnelle de reconnaissance, qui peut prendre appui sur le contenu de ce rapport.
- Démarche personnelle de demande de pardon vis-à-vis d’une sœur ou ancienne sœur, par la prise de contact direct.
- Information des BSCM sur la situation sociale des sœurs sorties qui acceptent de donner les éléments.
- Possibilité tant pour les BSCM que pour les sœurs sorties de solliciter d’entrer en relation personnelle.
- Reconnaissance de la carence de la hiérarchie ecclésiale dans les contrôles externes.
- Reconnaissance de la responsabilité du ou des médecins. (signalement adressé par le président de la commission au conseil de l’Ordre des médecins).
- Aide à la reconstruction de la personne par l’accompagnement psychologique voire psychiatrique.
- Dans le traumatisme, l’esprit et le corps sont déconnectés. Parfois, il est impossible de retrouver le souvenir dans l’esprit, à cause des mécanismes de défense en place. Il est alors intéressant de passer par le corps et de faire le lien avec l’esprit. Des pistes de thérapie avec les TCC et l’EMDR29 seraient particulièrement intéressantes dans la situation actuelle des BSCM, ou la thérapie systémique (conception du patient comme faisant partie d’un système plus large).
- Indemnisation des sœurs sorties pour la vie quotidienne (loyer, alimentation, vêtements…).
- Rattrapage des retraites CAVIMAC non versées.
- En application du canon 702, § 2 du Code de droit canonique, étude d’un éventuel subside caritatif adapté.
- Remboursement à la congrégation de sommes « détournées » par certaines sœurs et honoraires versés aux prestataires.
- Valorisation et remboursement des intérêts sur les sommes reçues des sœurs lors de leur entrée dans la congrégation, et restituées au jour de leur sortie sans les intérêts. Application d’un taux moyen du coût de la vie (INSEE).
- Remboursement des frais engagés par la sœur depuis sa sortie (formation, soins médicaux, mutuelle…), sur production de justificatifs.
