On nous a communiqué un compte-rendu détaillé du procès de la Famille missionnaire Notre-Dame à Privas, du 19 au 22 janvier 2026, dont le délibéré est attendu le 24 mars prochain. Si, compte tenu de l’Histoire compliquée entre les institutions de l’Etat et les congrégations, les réquisitions, notamment ayant trait à la fermeture temporaire de la congrégation le temps que les peines canoniques soient validées par Rome, posent un problème de libertés publiques et de culte, les dépositions des parties civiles, ex-membres de la FMND ainsi que celles de l’ancien (Mgr Balsa) évêque de Viviers suscitent tout de même des questions quant à la façon dont la FMND s’attache de nouvelles vocations. Pis, des membres ont été empêchés de partir, et Mgr Balsa a expliqué comment le diocèse a exfiltré un frère sur lequel de fortes pressions étaient exercées à l’intérieur de la congrégation.
En juillet 2024, le président du Tribunal de Privas mentionne parmi les faits reprochés à la FMND :
- Le recrutement de membres jeunes
- Leurs conditions de vie particulièrement contraignantes et sans aucun repos, afin d’altérer le jugement par l’épuisement physique
- Un usage de la « culpabilisation de péché d’orgueil lorsque ces jeunes se posaient trop de question sur la foi »
En janvier 2025 d’autres précisions sont apportées :
- La FMND exerce des pressions psychologiques sur ses membres,
- Les isole du monde extérieur
- Et voue un culte à ses deux fondateurs
Les multiples témoignages lus par le président du tribunal relataient les mêmes faits ou impressions alors qu’ils proviennent de lieux différents gérés par la FMND.
Le dossier a été étayé par plusieurs enquêtes menées par des organismes religieux ou judiciaires, dont :
- En 2019, une visite apostolique confiée à Mgr Daniel Federspiel dont le rapport, rendu public à l’audience, soulignait des difficultés préoccupantes concernant «l’exercice de l’autorité et l’obéissance, la qualité de la formation et l’autoréférentialité du groupe».
- la Miviludes dont un rapport pour la période 2018-2020 ajoute aux griefs précédents le harcèlement pour récupérer des fonds
- et l’OCRVP, Office Central pour la Répression des Violences aux Personnes, de Nanterre, qui a fait état dans un rapport de près de 2000 pages, des résultats de son enquête préliminaire, s’appuyant sur les auditions d’une quarantaine de personnes
La Croix, chroniquant le procès, apporte des données statistiques sur la vitalité de cette communauté dans un diocèse de Viviers plutôt vide (hormis les chanoines de Saint-Victor de Champagne sur Rhône) : « depuis 2006, année où Gérard Pinède est devenu le supérieur de la FMND, 78 hommes et
femmes ont rejoint cette communauté, dont 23 avaient entre 18 et 19 ans. Une proportion élevée de jeunes adultes, au regard de la pratique et des préconisations habituelles des instituts religieux en France, qui ne manque pas d’interroger, d’autant que dès 2014, la Conférence des évêques de France repérait cette question du « recrutement vocationnel » comme l’un de critères des « dérives sectaires dans les institutions d’Église ».
Des vocations trop tôt, trop vite, et des pressions sur les membres de la communauté pour les faire rester
Les auditions des parties civiles, le premier jour du procès, témoignent de divers problèmes, tant dans le discernement vocationnel que les pressions faites sur les membres qui se posent la question de partir – les déclarations recoupent les témoignages reçus dès 2007 par l’AVREF. Ainsi, « Laure-Marie N., entrée à 18 ans, témoigne avoir rapidement souffert d’un climat de peur, avec un sentiment de contrôle permanent, l’évocation du diable dès qu’elle exprimait ses doutes, la plongeant des années dans l’angoisse jusqu’à l’automutilation et une tentative de suicide. Elle partira difficilement au bout de quinze ans, après avoir pris conscience qu’elle reproduisait auprès d’autres jeunes femmes les mécanismes qu’elle avait elle-même subis ».
Élisabeth C., elle, entre à 17 ans, « incitée par les sœurs » et au terme d’un entretien avec le supérieur qui la surprend par sa brièveté. « Plus on rentrait jeune dans la communauté, plus le sacrifice était beau ! », se souvient-elle. Mais quand elle formule ses doutes, on lui dit qu’elle est « tentée par Satan ». Elle ne restera que dix jours à Saint-Pierre-de-Colombier, malgré la « pression énorme » du père Bernard et d’autres membres ».
Anne-Claire Corvisier, ex-dominicaine puis ex-religieuse de la FMND pendant trois ans, a aussi décrit son passage, et notamment »son installation « violente », durant laquelle ses affaires, dont son chapelet et sa médaille de baptême, lui sont retirées. Au quotidien, elle raconte une absence d’hygiène, une toilette faite au lavabo sans réelle intimité, un manque de sommeil dû au froid dans sa chambre, mais aussi des courriers lus et un accès très limité au téléphone.
Elle a vécu dans la communauté pendant 3 ans – une année de postulat puis deux années de noviciat – témoin d’un culte des fondateurs (mère Marie Augusta et le père Lucien Dorne) et d’une place prépondérante accordée aux textes de Marie Augusta, parfois au-dessus même de celle accordée à la Bible.
« On s’immisçait dans ma relation personnelle avec Dieu, on n’avait qu’un son de cloche », se souvient-elle. Malgré tout, elle reste et envisage de prononcer ses premiers vœux, qui lui sont refusés par la communauté : « On m’a dit ‘tu n’es pas faite pour nous’, mais je n’ai eu aucune explication. On m’a simplement dit : « Père Bernard et Mère Madeleine ont des lumières que tu ne peux pas voir. » C’est comme un plafond qui s’écroule sur ma tête, c’est extrêmement violent. J’ai été chassée comme un chien. ».
Témoin de six départs de la communauté en trois ans, elle apporte encore un élément problématique : « « J’ai très souvent entendu, si on venait à critiquer la communauté : tu es un vrai Judas, le diable, un traître. Les prêtres de la communauté pratiquaient l’exorcisme et il y avait toujours cette omniprésence du diable. »
Visite apostolique de 2019 : une situation « triste et hallucinante »
Lors du premier jour du procès, des extraits du rapport de la visite apostolique ont été lus : ils « évoquent une situation à la fois « hallucinante et triste » avec une « congrégation à deux visages, l’un exaltant, généreux, spirituellement sain et un autre, plus caché : une communauté qui se sait élue et dont les membres seront sauvés. »
Mgr Balsa, ancien évêque de Viviers aujourd’hui à Albi, a déposé au procès le lendemain, et transmis d’autres informations issues de cette visite canonique : « «les témoignages que j’ai reçus évoquaient un mélange entre ce que nous appelons for interne et for externe. On apprend que certains religieux étaient amenés à se confesser au père supérieur. Or, on ne peut être à la fois celui qui recueille les choses les plus intimes des personnes et celui qui préside à l’organisation de la communauté. Ils étaient à nu devant celui qui décide. »
Suite à cette visite apostolique, en 2021 Mgr Lagleize est nommé par Rome pour épauler la communauté. Dans son communiqué, Mgr Balsa donne quelques raisons, à savoir « des difficultés préoccupantes concernant principalement l’exercice de l’autorité et l’obéissance, la qualité de la formation des membres et l’auto-référentialité du groupe », et précise qu’il » n’est pas exact, malheureusement, que les conclusions de la visite apostolique (qui a eu lieu en 2019, NDLR) étaient positives, comme certains ont pu le dire « .
Des membres empêchés de sortir : quand l’évêque de Viviers doit exfiltrer un frère qui veut partir et en est empêché, accusé d’être « possédé »
Mgr Balsa a aussi témoigné sur les situations de plusieurs religieux qui voulaient sortir de la communauté mais en étaient manifestement empêchés. L’évêché de Viviers a du en exfiltrer un, accusé par ses proches et la congrégation d’être »possédé » :
»Dans les premiers mois de sa fonction, il reçoit un message de frère E. « Il avait peur. Il voulait partir de la communauté mais il ne savait pas comment faire. Il m’a demandé de le voir en cachette. »
Puis un autre religieux, frère Carole, l’appelle un soir. « Il m’a dit qu’il avait réussi à se procurer un portable. Il s’était caché en forêt pour téléphoner. Il me dit quelqu’un vient, j’ai peur d’être démasqué. » Le religieux voit l’évêque en cachette : « il m’explique qu’il a été mis en demeure de s’expliquer devant ses supérieurs pour avoir parlé à l’évêque. Il me dit : ‘’je ne sais plus comment faire’’. Il était rongé par la culpabilité de vouloir partir, persuadé d’être damné. Il parlait de suicide pour éviter le diable. »
« Voici ce qu’il m’a dit devant témoin : ‘’ils n’ont cessé de me mettre en garde contre le péché d’orgueil qui peut conduire à la damnation éternelle. Je supplie mon seigneur de me reprendre auprès de lui. Si je suis l’instrument du diable, je préfère être retiré par Dieu’’ ». « Sa famille qui était proche de la communauté était elle aussi persuadée qu’il était possédé ».
L’évêque décide d’exfiltrer le frère. « On a organisé un rendez-vous à l’évêché avec le frère et les supérieurs de la communauté dans le cadre d’un projet d’ordination du frère. Je suis resté avec les supérieurs pendant que mon vicaire faisait partir le frère. Nous lui avons procuré un passeport et il est parti quelque temps au Maroc. J’ai dit à père Bernard : ‘’il ne rentre pas à la communauté, il reste avec moi’’. Il était furieux. »
Critiques interdites et refus de discerner
Dans son réquisitoire, le parquet a retenu des éléments qui l’ont aussi été dans le cadre de l’enquête canonique :
- des « procédés de séduction » mis en place au moment des rencontres avec des jeunes lors de camps ou pèlerinages organisés pour eux. « Une victime l’indique, elle avait été repérée quand elle était jeune. Et elle raconte qu’une fois dans la communauté, elle a fait la même chose pour gagner des âmes à Dieu », relève la procureure
- Le refus de discerner pour recruter : « Lorsqu’une abbesse s’inquiète qu’une jeune fille de 17 ans s’apprête à rejoindre la FMND, Gérard Pinède écrit à l’abbesse : ‘‘Vous aurez à répondre devant Dieu de la façon dont vous refusez sa vocation’’. »
- Des recadrages « musclés » lorsque des personnes émettent des critiques : « La FMND est persuadée qu’ils sont les appelés de Dieu. Ceux qui doutent, on leur fait croire que le diable les écarte du chemin »,
- des « techniques de dépersonnalisation » avec des « fouilles à l’arrivée », et des « techniques d’enfermement psychiques pour empêcher la formation d’esprit critique et éviter toute dissidence ». Surveillance des mails, des courriers, accès limité au, téléphone, accès à l’information limitée à une « revue de presse » constituée par le père supérieur qui sélectionnait les informations dignes d’être transmises aux religieux
Dans ces conditions, le souhait du parquet de fermer pour un an le site de Saint-Pierre du Colombier paraît, à la lumière des dépositions des ex-membres et de l’ancien évêque de Viviers, bien plus étayé. L’enquête canonique étant finie, il est fort probable que Rome se prononce dans ce délai.
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Il n’y a pas d’autre communauté exemplaire dans le diocèse de Rennes ?
En revanche, ce qui est moins compréhensible – quand bien même la communauté est présente dans le diocèse au Grand Fougeray, c’est qu’elle puisse être érigée en exemple pour les vocations, comme à Redon le 7 mars prochain… alors qu’elle a réalisé l’exploit d’être dans le collimateur et de la justice civile, et de la justice canonique, justement à cause de ses vocations…

