Nos lecteurs nous demandent souvent comment les abus peuvent se produire et se reproduire dans les diocèses, alors que la problématique est connue depuis des décennies (voire le Secours Sacerdotal dans les années 1950) et que les évêques sont censés y être formés. Réponse avec un exemple précis dans le diocèse de Rennes où malgré un signalement en l’an 2000, juste après un abus commis par un prêtre sur une personne majeure, le diocèse n’a rien fait après que l’évêque d’alors a reçu la victime… et il a fallu attendre 18 ans et qu’une autre victime se fasse connaître pour que le prêtre en question soit suspendu… sauf dans la paroisse où il habite.
En novembre dernier, une personne s’adressait au Tribunal Pénal Canonique National pour relater des faits datant de mai 2000 : « dans le cadre d’un accompagnement spirituel, je rencontrais de temps en temps son « super » curé de Gévezé (département 35) : le père R.D. Je ne me souviens plus des accompagnements de ce curé sauf d’une séance dont je suis sortie traumatisée.
Le 20 mai 2000 un accompagnement, était fixé avec ce prêtre, au presbytère de Gévezé. Nous étions assis l’un en face de l’autre. Je n’avais pas le moral. Au cours de l’entretien, il m’a fait entrer dans une pièce où il y avait un lit et je me souviens aussi d’une commode sur laquelle était posé un petit ostensoir doré avec une hostie. Il m’a demandé de m’allonger sur le lit. Il a passé un pendule au-dessus de moi. Il m’a dit que j’avais un problème aux ovaires. Il a soulevé d’un geste brusque ma jupe. Il a baissé ma culotte. J’ai senti ses doigts sur ma peau […] J’étais tétanisée. Je n’ai pas pu réagir. La séance terminée, je suis partie. Je suis retournée chez [une proche] et lui ai tout raconté. Elle était aussi choquée. La victime prend alors la décision de rencontrer l’évêque, Mgr Saint-Macary, ce qui se fait quelques mois plus tard.
Mgr Saint-Macary refuse d’agir
J’ai rencontré Monseigneur Saint -Macary. Je lui ai raconté ce qui c’était passé avec ce prêtre. Il m’a dit qu’il avait un dossier sur ce prêtre. Il était informé de ses pratiques. Il m’a dit que le père de ce prêtre était magnétiseur. Il m’a également dit qu’il ne pouvait pas lui retirer son ministère car sinon « il ferait pire encore ». Ce prêtre était déjà « surveillé ». Il avait interdiction de recevoir des femmes dans son presbytère. Et il m’a bien fait comprendre qu’il ne pouvait pas faire plus que cette ‘’surveillance’’. Il m’a dit qu’il était désolé pour moi et qu’il priera pour moi. Je suis partie, découragée, en comprenant effectivement que rien ne serait fait de plus. Le diocèse de Rennes ne m’a jamais contactée depuis« .
Mgr de Saint-Macary avoue en 2000 avoir 8 prêtres problématiques
Lors du même entretien Mgr Saint-Macary lui dit qu’il a « huit prêtres problématiques« , comprendre, liés à des dossiers d’abus sur mineurs ou majeurs, sur l’ensemble de son clergé – alors 506 prêtres diocésains. Là encore, le diocèse se contente de surveiller. Parmi eux, si on ne peut pas retenir le père Serge Seguin, suicidé début 1999 un mois après sa garde à vue pour abus sur mineur à la Vicomté sur Rance, trois ont pu être identifiés : l’abbé R.D, le père Georges de Sagazan connu pour des abus dans le diocèse de Beauvais et condamné à Compiègne en 1982 pour attentat à la pudeur sur quatre jeunes garçons – il est mis au vert à Evry en 1983 et dans le diocèse de Rennes en 1994, et le père Becsecq, jugé au début des années 2000 pour abus sur mineurs multiples. Le procès est relaté dans un livre en 2005, où l’accusé fait cet aveu glaçant : « sans doute la pédophilie est dans ma nature, et avec elle l’homosexualité. Je suis ainsi fait, je n’y puis rien. Ce n’est pas moi qui drague, c’est moi qui suis dragué« .
Qui sont les cinq autres connus de Mgr Saint-Macary en 2000 ? Et combien de victimes ont-ils fait, dans ou en-dehors du diocèse de Rennes ?
Régulièrement nommé dans des paroisses rurales du diocèse
Alors que la pratique du magnétisme est expressément condamnée par l’Eglise, ce prêtre l’a pratiquée. En 2011, après avoir eu vent d’une nouvelle pratique sur un père de famille, un responsable diocésain d’alors s’énerve auprès d’un proche, affirmant que le nouvel évêque – Mgr d’Ornellas depuis 2007 – le lui avait expressément interdit; à l’époque dans sa paroisse, « personne ne sait que l’archevêque lui avait interdit ses pratiques de magnétiseur« . Ce qui n’empêche pas R.D de continuer à être nommé en paroisse – l’été de cette année il quitte Guichen pour Noyal sur Vilaine, où un prêtre africain le remplace l’été 2013, et où il bénit un calvaire en 2017. Il a aussi été précédemment à Louvigné du Désert. En septembre 2019 le bulletin municipal annonce son départ de Noyal Châtillon sur Seiche. Depuis, il est curé auxiliaire à Noyal Châtillon sur Seiche où il réside.
Est-ce que Mgr de Saint-Macary a transmis ses archives ?
Jusqu’à ce que nous contactions le diocèse de Rennes il y a trois semaines au sujet des faits commis en 2000, le diocèse de Rennes n’aurait eu connaissance que d’une seule victime. Elle s’est manifestée, d’après les réponses que nous a fait Mgr d’Ornellas, « en mai 2019. Une enquête canonique a été immédiatement demandée et réalisée ». Le diocèse de Rennes affirme ne pas avoir connaissance d’autres signalements à son sujet, comme Mgr Saint-Macary l’avait dit alors à la victime. Suite à cette enquête, le diocèse de Rennes a agi : R.D a été débarqué de ses fonctions « dès l’été 2019 avec demande d’un suivi psychologique et d’un accompagnement spirituel pendant une année, sans ministère. Au terme de cette année, une réprimande selon le canon 1339 avec interdiction de tout accompagnement spirituel et de toute pratique (sel, médaille, huile, prières de délivrance), nomination comme vicaire dans une paroisse en exerçant son ministère sous la vigilance du Curé, et avec interdiction d’exercer un ministère en dehors de cette paroisse, sauf avec l’autorisation de l’Archevêque« .
En revanche nous avons demandé au diocèse de Rennes si Rome avait été saisie – le TPCN n’existait pas encore – et le diocèse ne nous a pas répondu. A l’époque, a répondu Mgr d’Ornellas, il n’y a pas eu d’appel à témoignages : « d’après les résultats de l’enquête, cela n’a pas semblé utile. Si une seconde victime se manifeste à la cellule d’écoute, il faudrait l’envisager« .
Seulement, est-ce que ses paroissiens le savent, et est-ce que le diocèse a encore les moyens de le surveiller ? Nul ne le sait- les paroissiens que nous avons pu joindre l’ignoraient totalement. La personne victime des années 2000 a pris contact avec la cellule d’écoute du diocèse de Rennes (où une membre de la cellule d’écoute l’a reçue), a porté plainte le 23 février dernier – la plainte reprend la lettre envoyée au TPCN, et doit être reçue incessamment sous peu par Mgr d’Ornellas, évêque de Rennes.
