Une question lancinante se pose à Rome depuis le 13 mars au soir, du côté des battus (car si l’Esprit Saint dirige bien les conclaves, il lui arrive de donner des fessées…). C’est celle-ci : comment le vent a-t-il tourné si rapidement à la Sixtine lors des premiers scrutins (lundi soir et mardi matin) et comment le principal papable, le cardinal Angelo Scola, a-t-il été si vite éliminé ? Une nouvelle rumeur court actuellement. Ce n’est qu’une rumeur.
Dans un article du 1er mars, sur ce blogue (« Le cardinal Ouellet, papable de l’extrême centre ») : j’avais évoqué le scénario catastrophe que certains imaginaient pour se faire peur, celui d’un duel entre Scola et Ouellet, au bénéfice final de ce dernier, c’est-à-dire aboutissant à l’élection d’un pape plus jeune et en meilleure santé que le précédent, mais en quelque sorte déjà “émérite” par son tempérament et sa personnalité.
Or, selon les supputations actuelles, il se pourrait que le scénario réel ait été encore pire. Les votes se seraient partagés entre les non ratziguériens, Scherer et Borgoglio – avec une dynamique bien orchestrée en faveur de ce dernier – d’une part, et les ratzinguériens, d’autre part, mais qui se seraient auto suicidés avec un duel interne Scola/Ouellet. Copé, je veux dire Scola, n’aurait eu que 33 voix au 1er tour, talonné par Fillon, j’ai encore fourché, je voulais dire Ouellet.
On a compris immédiatement qu’il n’y aurait pas de Benoît XVII, et les voix de Marc Ouellet se seraient reportées sur le cardinal Bergoglio. Le cardinal Ouellet – rumeur dans la rumeur, à prendre donc avec une très, très grande prudence – se serait vu annoncer la charge ratzinguérienne par excellence de Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la foi – ce qui signalerait aussi la “disgrâce” de Mgr Gerhard Müller, empêtré dans l’affaire de l’Université ci devant « catholique et pontificale » du Pérou, et redonnerait de la crédibilité à la nomination de Mgr Pietro Parolin, un italien nonce au Vénézuéla depuis 2009 et proche du cardinal Fernando Filoni, membre éminent de la “vieille Curie”, comme nouveau secrétaire d’État.
Dans un article paru aujourd’hui dans Présent, et daté du 23 mars, l’abbé Claude Barthe émet des doutes sur le fait que le pape François puisse assumer à plein l’héritage doctrinal conciliaire. Et il émet d’autre part l’hypothèse que « l’herméneutique de continuité » risque de sombrer. Je ne partage pas cette analyse : il est en effet parfaitement possible qu’une place soit laissée à cette herméneutique dans le nouveau pontificat : on peut très bien la laisser fonctionner à la Congrégation pour la Doctrine de la foi, dans des chaires universitaires, dans des revues scientifiques, mais comme le moulin de Maître Cornille, à vide.
Le vide ne viendrait pas seulement du fait qu’elle n’aurait plus les rênes du pouvoir, mais viendrait surtout du fait qu’il n’y a plus de ratzinguérisme théologique possible, et encore moins magistériel, après Ratzinger, sinon sur un mode mineur.
La pensée du cardinal Ouellet est l’archétype de cette théologie qui a tenté de canaliser le torrent conciliaire depuis les années 80, sous la houlette de Joseph Ratzinger, mais dont l’expression s’essouffle aujourd’hui visiblement. La présentation de l’Instumentum Laboris du synode sur « La Parole de Dieu dans la vie et la mission de l’Église » qui s’est tenu en 2008, était précisément signée de Marc Ouellet : « Grâce à la vision trinitaire et christocentrique de Vatican II, l’Église a renouvelé la conscience de son propre mystère et de sa mission. La Constitution dogmatique Lumen Gentium et la Constitution pastorale Gaudium et Spes développent une ecclésiologie de communion qui s’appuie sur une conception renouvelée de la Révélation. […] Les Pères conciliaires ont mis l’accent sur la dimension dynamique et dialogale de la Révélation comme autocommunication personnelle de Dieu, etc. »
De tels discours, complexes et évidés, peuvent se développer à l’infini, sans aucun bénéfice tangible pour la résurrection du catholicisme. A côté desquels, le pape François pourra tenir des discours réformateurs beaucoup plus simples et très compréhensibles, mais d’un effet finalement identique. Le plus important quotidien de Buenos Aires, La Nacion, dans un article du 21 mars 2013 sur « La méthode de Bergoglio pour gouverner », donnait comme l’un de ses principes : la réalité est plus déterminante que les idées. On le voit par exemple dans un entretien donné à la revue 30 Giorni de novembre 2007, où il disait : « À Buenos Aires, il y a environ 2 km entre deux paroisses. Alors j’ai dit aux prêtres : “Si vous le pouvez, louez donc un garage, et si vous trouvez un laïc bien disposé, jetez-vous à l’eau ! Qu’il reste un peu avec ces gens, qu’il leur fasse un peu de catéchèse et qu’il donne la communion à ceux qui le demandent”. Un curé m’a dit : “Mais Mon Père, si nous faisons ça, alors les gens ne viendront plus à l’église”. “Et alors ?”, lui ai-je dit, “Ils y viennent, aujourd’hui, à la messe ?”. “Non”, m’a-t-il répondu. Et bien alors ! Il faut sortir de soi-même, sortir des barrières étroites du jardin de nos propres convictions considérées comme inamovibles, quand elles risquent de devenir un obstacle, si elles nous ferment l’horizon qui est Dieu ».
Si tout cela se révèle vrai, 2013 serait donc un retour à 1998 : un Pape woljtylien « exotique » qui représente une première pour son élection, un Secrétaire d’Etat italien de la Vieille Curie, un Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi ratzinguérien et occidental. Et il n’y a aucune raison que ça s’arrête là : en 2023 le Pape François meurt ou démissionne et le conclave élit comme Pape un ratzinguérien occidental de 78 ans, Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Marc Ouellet (Benoît XVII), arrivé devant un woljtylien d’une soixantaine d’années issu du Tiers-Monde, le Cardinal Tagle = retour total à 2005. Puis en 2031, le Pape ratzinguérien de 86 ans meurt ou démissionne et est remplacé par le même woljtylien du Tiers-Monde arrivé 2ème en 2023, âgé maintenant âgé d’à peu près 75 ans, le Cardinal Tagle = retour total à 2013. François II nomme alors Secrétaire d’Etat un italien représentant de la vieille Curie et Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi un ratzinguérien mais il devient difficile de donner leurs noms puisque ces 2 personnes ne sont pas encore cardinaux, n’étant âgés que d’une quarantaine d’années aujourd’hui.
Se vogliamo che tutto resti com’è bisogna che tutto cambi ?
Une précision : j’ai écrit que c’était un retour à 1998 parce que François a à peu près l’âge de Jean-Paul II en 1998 et Marc Ouellet à peu près l’âge de Joseph Ratzinger en 1998.
Détail de vocabulaire : ‘auto-suicidé » est un beau pléonasme…
C’est drôle combien ceux les plus prompts à condamner les stupidités des vaticanistes tombent dans les mêmes erreurs…
En effet il est absolument stupide d’opposer Ratzinger et Wojtyla. Pour plusieurs raisons. Leur amitié et leur confiance réciproque avant tout. Mais aussi, et surtout, parce que Wojtyla était un spécialiste (en anthropologie et dans la théologie associée) alors que Ratzinger est un généraliste. Autrement dit, JP2 s’appuyait sur Ratzinger dans une très large mesure dès qu’il s’agissait de questions sortant de sa spécialité.
Opposer les deux est radicalement stupide, et, pour le coup, fondamentalement opposée à cette herméneutique de la continuité défendue par les deux hommes…
Je ne sais pas si la critique s’adressait à moi, mais si c’était le cas je répondrais que pour ma part je n’oppose pas du tout Ratzinger et Wojtyla. Pour simplifier (mais sur toutes ces questions on est dans le domaine de l’hyper-simplification, en appliquant des notions politiques (courants, « droite » et « gauche », etc) à la réalité de l’Eglise qui tout en ayant quelque semblant de ressemblance avec la politique par certains aspects, s’en éloigne complètement par un nombre incalculable d’autres aspects, notamment sa nature à la fois humaine et divine), je considère Ratzinger comme un héritier de Wojtyla et le ratzingérisme comme un « sous-courant » du wojtylisme : tout ratzinguérien est wojtylien, mais tout wojtylien n’est pas nécessairement ratzinguérien. Ainsi, Benoît XVI et François sont tous 2 wojtyliens, mais François n’est pas ratzinguérien. Ou pour le dire encore autrement, comme l’abbé de Tanouärn sur son blog : Benoît XVI est un wojtylien « de droite », François un wojtylien « de gauche ». Il ne s’agit donc pas d’une « alternance », au sens d’un « renversement de majorité » au sein de l’Eglise, mais d’un changement entre deux « tendances » appartenant au même courant.
La liste des points communs entre les wojtyliens ratzinguériens et les wojtyliens non ratzinguériens est donc très longue : herméneutique de la continuité, orthodoxie doctrinale et morale, importance de la justice sociale, opposition à la fois au libéralisme et au marxisme (la théologie de la libération est vraiment un parfait exemple de la continuité entre les 3 Papes : Jean-Paul II a voulu lutter contre la théologie de la libération (non pour sa défense de la justice sociale, mais parce qu’elle le faisait de manière complètement profane, en écartant le Christ). Pour ce faire, il a chargé le Préfet Ratzinger de rédiger l’argumentaire doctrinal contre celle-ci et il a nommé Bergoglio archevêque pour lutter contre elle sur le terrain), etc. Les différences tiennent seulement aux priorités (sur la liturgie et le lefebvrisme, mais les communautés Ecclesia Dei sont nées sous Jean-Paul II, etc) et le « style » (qui tient aussi beaucoup à la personnalité des trois Papes en question).
J’ai juste l’impression que les wojtyliens non ratzinguériens pensent que les ratzinguériens sont le plus utile et efficace en tant que gardiens de la doctrine, ce qui se confirmerait si le wojtylien non ratzinguérien François nommait le wojtylien ratzinguérien Ouellet Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi.
On ne peut aller plus loin théologiquement que Joseph Ratzinger et que Benoît XVI . C’est d’accord . Mais on peut continuer à les lire et à assimiler leur théologie.
Parallèlement avec le cardinal Bergoglio et François I, on passe à l’action.
« On ne peut aller plus loin théologiquement que Joseph Ratzinger et que Benoît XVI ».
Je ne sur de bien comprendre cette phrase. Qu’est-ce que ce « loin » ? loin de quoi ? vers quoi ?
En vous lisant, j’ai eu l’impression que vous considériez cette théologie comme un aboutissement totale et parfait de ce qui pourrait être dit en théologie.
Je peux me tromper, mais il me semble qu’une telle compréhension ferait équivaloir théologie et Révélation. La théologie n’est-elle pas une formulation doctrinale de la Révélation dans un contexte particulier autant que dans la tradition vivante de l’Eglise ?
On dit que ce nouveau pape a adopté les chaussures noires !
n’est ce pas merveilleux qu’il l’ait révélé a tout le monde chretien?