Le dernier numéro de la lettre aux Amis du Monastère vient de paraître (Abbaye Sainte Madeleine du Barroux, n°197, 1er mars 2026). Dom Louis-Marie de Geyer, Père Abbé, y évoque la nécessité de la fidélité à la prière particulièrement pendant ce temps du Carême.
Un carême pour prier
Dans la Règle, saint Benoît demande que les moines vivent le Carême avec le saint désir de la Pâque du Seigneur. Il invite ses fils à profiter de ce temps de purification pour approfondir l’art de la prière. Durant ces jours sacrés de pénitence, c’est toute l’Église qui s’efforce de retrouver une vraie fidélité à la prière. En nous orientant vers les trois jours saints, qui font revivre l’accomplissement de la mission de salut de notre Seigneur Jésus-Christ, nous prenons conscience que Jésus est mort et est ressuscité pour chacun d’entre nous, et qu’il a accompli cela en priant son Père. Les carmélites, me disait Dom Gérard, apprenaient toutes par cœur la prière sacerdotale du Christ : le chapitre dix-sept (en entier) de l’Évangile selon saint Jean. Plus modestement, il serait bon que nous puissions tous apprendre et méditer les sept paroles de Jésus en Croix. Chers amis, les connaissez-vous ? Ce serait un beau petit travail de Carême que de les rechercher dans les quatre Évangiles et d’essayer de les mettre dans l’ordre. Je pense également aux grandes oraisons du Vendredi saint, que le prêtre récite après le chant de la Passion selon saint Jean, et juste avant la liturgie solennelle de l’adoration de la sainte Croix : neuf grandes oraisons qui nous font prier pour la sainte Église, pour le Saint-Père, pour tous les ministres de la hiérarchie, pour les responsables des affaires publiques, pour les catéchumènes (une centaine cette année dans le diocèse d’Avignon, dont trois seront baptisés à l’abbaye lors de la Vigile pascale), pour l’unité de l’Église, pour la conversion des juifs, et enfin pour celle des infidèles.
Ces prières audacieuses élèvent nos âmes au-dessus de nos préoccupations personnelles — même si nous gardons, bien sûr, nos intentions particulières, comme celles portées dans la sixième oraison « pour les nécessités des fidèles ». Ces belles prières commencent toutefois par nous faire demander que la sainte Église soit pacifiée, unifiée et préservée dans la vraie foi, et vont jusqu’à implorer que les puissances politiques se laissent librement illuminer par sa lumière. Cette demande est développée dans la quatrième oraison, où nous prions pour que Dieu dirige les esprits et les cœurs des responsables des affaires publiques selon sa sainte volonté, pour notre plus grande tranquillité. Certains pourraient y voir une pointe d’ironie face à toutes les mesures contraignantes qui écrasent notre pays, mais il demeure que l’une des missions les plus graves des autorités publiques est de mettre en œuvre les conditions de la paix, d’abord dans notre pays, puis dans le monde. Cette année, je prierai spécialement pour l’Église de Chine, et pour que la diplomatie soit éclairée par la foi.
J’ai une affection particulière pour les trois dernières oraisons, où nous demandons à Dieu de ramener à l’unité et à la foi ceux qui se sont égarés par l’hérésie ou par le schisme. Ces deux catégories recouvrent une grande diversité de situations. C’est pourquoi je prierai — et je vous invite à prier — spécialement pour la Fraternité Saint-Pie X.
La liturgie nous fait prier spécialement pour les juifs. L’actuelle oraison demande de retirer le voile de leurs cœurs, selon l’expression paulinienne, afin qu’ils connaissent Jésus-Christ le Seigneur. Si le judaïsme est dans l’erreur, c’est parce qu’il préfère la figure à la réalité et qu’il ne voit pas que le Christ est annoncé dans les prophéties. Le cardinal Journet dit que l’on ne peut pas qualifier tous les juifs d’infidèles, car « il y a parmi eux d’authentiques croyants, dont la foi est, il est vrai, entravée par des erreurs qui sont invincibles pour eux ».
Les oraisons s’achèvent par la prière pour les païens, ceux qui sont restés étrangers à la révélation judéo-chrétienne. Nous pouvons alors prier pour la conversion des musulmans. Autrefois, les catholiques les désignaient comme « les infidèles » par excellence. L’islam est un refus de la révélation chrétienne proposée. Ce n’est pas une ignorance — comme celle des Indiens d’Amérique — mais une erreur née d’un refus catégorique et combatif. Sa doctrine repose sur la négation de la Trinité et de l’Incarnation.
Cependant, soyons persuadés, comme le dit le cardinal Journet, qu’il existe des musulmans ouverts à « la lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde » et qu’ils sont mystérieusement conduits à substituer progressivement la religion de l’amour à la religion de la lettre. Cela se laisse déjà percevoir aujourd’hui. Oui, préparons-nous à invoquer le Seigneur à l’aide de ces grandes oraisons.
† F. Louis-Marie, o. s. b., abbé
