Le dernier numéro de La Nef vient de paraître (n°389, Mars 2026). Le dossier du mois est consacré aux futurs sacres d’évêques par la Fraternité Saint-Pie X « Les catholiques en France entre factures et unité ».
La Nef publie également une interview de Mgr Emmanuel-Marie, Abbé de l’Abbaye Sainte Marie de Lagrasse (Chanoines Réguliers de la Mère de Dieu) qui évoque la situation liturgique et son abbaye (Extrait ci-dessous)
La situation liturgique demeure tendue : comment analysez-vous cette situation et les réponses possibles ? Y a-t-il une manière spécifiquement augustinienne d’aborder cette question liturgique ?
Je vous le disais : toute sa vie, saint Augustin a été passionné par l’unité dans laquelle il voyait la source de toute beauté. Mais pour lui, l’unité est avant tout l’harmonie des éléments divers. Nous savons que la liturgie est devenue une occasion de divisions et d’affrontements. Comment retrouver l’unité ? Faut-il supprimer les différences et les nuances ? À la suite de saint Augustin, je ne le crois pas. Dans le domaine liturgique, la diversité des rites n’est pas contraire au rayonnement de la beauté du mystère.
Mais il serait insuffisant d’appeler à une simple cohabitation des missels. En effet, vouloir juxtaposer, comme deux mondes étrangers l’un à l’autre, le Vetus ordo et le Novus ordo pourrait faire croire qu’ils expriment deux réalités différentes. Or, comme l’enseigne Benoit XVI, il n’y a aucune contradiction théologique entre l’ancien et le nouveau missel du rite latin. Tous les deux expriment diversement une unique lex credendi, tous les deux manifestent l’unique foi catholique dans le sacrifice eucharistique, l’unique culte véritable.
Pour que soit véritablement réalisée l’unité dans une saine diversité, il faudrait que le Magistère liturgique de l’Église éclaire et régule les deux usages. « Où est l’Église, là est le Christ ; où est le Christ, là est la vie », dit encore saint Augustin. En l’occurrence l’enseignement du concile Vatican II contenu dans Sacrosanctum Concilium doit donc devenir la norme du Vetus ordo comme du Novus ordo. Il y a donc des progrès à faire des deux côtés vers un enrichissement mutuel.
Quelles sont aujourd’hui vos priorités pastorales ?
Nous vivons dans un monde largement déchristianisé. L’urgence est donc à la prédication, ou plutôt à l’évangélisation. Celle-ci ne se réduit pas à l’annonce du dépôt de la foi qui est bien entendu nécessaire. Mais elle doit offrir une forme de catéchuménat qui permette à tous non seulement de connaître la doctrine catholique, mais encore d’expérimenter ce qu’est la vie chrétienne. Il est donc urgent d’offrir à tous des occasions de vivre en chrétiens de manière intégrale. En ce domaine, les familles sont prioritaires. L’avenir se construit dans les familles, dit Léon XIV, pour souligner qu’elles sont les premières à transmettre la foi. Je suis frappé de voir le grand nombre de familles qui viennent par exemple en nos murs participer aux offices de la Semaine sainte. Elles y font l’expérience de la vie ecclésiale à travers la liturgie, la beauté, les enseignements et la charité fraternelle. Enfin, la foi ne se transmettra que si elle irrigue la culture, qui est comme l’air que nous respirons. Sans culture chrétienne, la foi est en danger d’asphyxie. Ici, nous défendons une culture de la vie, en particulier auprès de ceux qui sont les plus faibles.
Un mot encore sur votre abbaye : comment va-t-elle ?
La vie d’une abbaye ressemble à celle d’une personne. L’enfance précède l’adolescence, elle-même suivie par la vie adulte. De même, après les années de fondation, après les épreuves de maturité, notre abbaye entre dans un temps de vie ordinaire et paisible. Elle grandit, nous avons la joie d’accueillir des vocations. Il y a actuellement six frères au noviciat. L’abbaye fait l’expérience d’une fécondité, dans la joie de la fondation d’un prieuré à Pau.
Notre communauté est également capable de relire son histoire, de recevoir régulièrement des visites canoniques ordinaires, de s’intégrer dans les diocèses où elle est présente.
Le plus important pour nous demeure la fidélité à notre vie canoniale dans la vie quotidienne. Ainsi, chaque jour, mes frères chantent l’Office divin, prient dans le silence, servent les âmes au travers de nombreux ministères et surtout, s’attachent à vivre dans l’unanimité et la concorde, car c’est le but premier que nous propose saint Augustin dans la Règle.
