Le dernier numéro de l’Appel de Chartres (n°295, février 2026), gazette du Pèlerinage Notre-Dame de Chrétienté, vient de paraître.
Rémi Fontaine, membre fondateur du pèlerinage, évoque les bâtisseurs de cathédrale, dans un article intitulé : Bâtisseur de Cathédrale et Pèlerin de Chrétienté
Te rappelles-tu l’apologue des trois compagnons rencontrés sur un même chantier au Moyen Âge ?
— Que faites-vous ? leur demande à chacun un passant.
— Je gagne mon pain en cassant des pierres, répond simplement le premier un peu usé ou amer.
— Je fais mon métier : tailleur de pierres, renchérit plus sereinement le second.
— Je bâtis une cathédrale, surenchérit joyeusement le troisième.
Imagine maintenant un badaud sur le bord de la route, interrogeant à son tour trois pèlerins se dirigeant vers Chartres à la Pentecôte :
— Que faîtes-vous ?
— Je marche de Paris à Chartres, réplique le premier se contentant de sa performance sportive.
— Je prie avec mes pieds pour ma conversion personnelle, rétorque le second plus profondément.
— Je fais un pèlerinage de chrétienté pour établir le règne du Christ dans toute ma vie et dans le monde qui m’entoure, répond en rayonnant le troisième qui est scout.
Dans les deux cas de figure, nos trois protagonistes accomplissent matériellement le même geste, la même démarche, le même fait, mais ils lui attribuent formellement une signification différente. Chaque degré ou palier possède sa légitimité propre, y compris le premier (gagner sa vie, faire un effort physique) mais seul le troisième donne à la même action toute sa plénitude et permet à son auteur de s’accomplir parfaitement, en acte, comme on dit en philosophie. De la même manière que seul l’amour spirituel peut bien assumer les amours inférieurs (instinctif, imaginaire…) tout aussi légitimes dans leur ordre humain mais qui demeurent subordonnés à une fin supérieure.
Assurément il est plus épanouissant d’exercer un vrai métier que de gagner seulement son pain à la sueur de son front. Comme il est préférable de marcher pour Dieu afin de se convertir et convertir les autres que pour le seul plaisir de crapahuter jusqu’à Chartres. Car l’homme ne vit pas seulement de pain et de pas ! Et on ne travaille ni ne se sauve tout seul ! « La grandeur d’un métier est avant tout d’unir les hommes. Il n’est qu’un luxe véritable et c’est celui des relations humaines » (Saint-Exupéry).
Dans la communion des saints, la grandeur d’un pèlerinage est aussi de pouvoir réunir ses pèlerins en vue du Royaume et donc du salut des âmes des pauvres pécheurs que nous sommes tous, sur leur route et alentour, jusqu’aux confins de toutes les “périphéries” s’il le faut. Le principe du pèlerinage de chrétienté rejoint ici celui des cathédrales : « J’ai vu toute mon enfance rempailler des chaises exactement du même esprit et du même cœur, et de la même main que ce même peuple avait taillé ses cathédrales… Toute partie, dans la chaise, qui ne se voyait pas, était exactement aussi parfaitement parfaite que ce qu’on voyait. C’est le principe même des cathédrales. » (Péguy)
Pour qui et pourquoi travaille cet humble sculpteur dont personne, peut-être, ne verra jamais le chef d’œuvre caché derrière tel contrefort de cathédrale, sur tel chapiteau à cent pieds au-dessus de terre ? Pour qui et pourquoi marche cet humble pèlerin de chrétienté dont personne ne peut voir, en son for interne, son combat intérieur et son cœur à Cœur avec son Sauveur ?
Pour l’amour de Dieu et de son prochain, chacun à son rang et dans son ordre attribue à son geste la valeur que Mère Teresa attribuait à chacune de ses bonnes actions : une simple “goutte d’eau” certes mais qui, sans elle, manquerait à la mer ! Et au journaliste qui lui demandait ce qu’il fallait d’abord changer dans l’Église et la cité, la sainte missionnaire répondait : — Vous, moi ! On ne casse pas les cailloux de la même manière quand on a une cathédrale dans la tête, écrin de la Présence réelle !
Comme on ne sert pas les pauvres et les malades de la même manière quand on voit en eux l’image même du Christ. Et on ne marche pas de la même façon vers le sanctuaire quand on a l’hôtel-Dieu, la cité de Dieu dans l’âme, notre sanctuaire intérieur ! Pour changer ? Commencer par soi : s’engager comme un scout sur son honneur et avec la grâce de Dieu !
Sans prétention idéaliste, chacun agit simplement dans cette attitude morale et réaliste faite à la fois d’engagement et d’effacement, que requiert son devoir d’état (de bâtisseur ou de marcheur de Dieu) : bien faire ce qui dépend de soi, à sa place, en adéquation et en solidarité avec un Bien commun transcendant qui nous dépasse. À l’image de cette association de croyants qui ont construit les cathédrales selon leur cœur, dans une hiérarchie géniale des tâches, toutes parfaitement remplies, un pèlerinage de chrétienté est une coopération surnaturelle au service de cette réalité mystérieuse qu’est la communion des saints : une cathédrale de pierres vivantes dont le Christ est la “pierre d’angle”. Le ciment qui unit ces pierres s’appelle la grâce.
À la vérité, il n’est pas forcément besoin d’être physiquement sur un chantier d’église ou sur un chemin de Beauce pour être bâtisseur d’éternité ou pèlerin de chrétienté, même si cela y contribue très fortement bien sûr. Et l’on comprend alors que c’est la foi, l’espérance et la charité qui nous habitent et nous animent qui permet à chacun de bien marcher à l’étoile comme baroudeur du Christ. Et de soulever des cathédrales ou de relever des calvaires comme on déplace les montagnes ! Même si c’est dans l’humilité d’une toute “petite voie” à l’instar de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus. Car « il est aussi beau de peler des pommes de terre pour l’amour du bon Dieu que de bâtir des cathédrales », nous enseigne Guy de Larigaudie. Le “routier légendaire” reprend à son insu la spiritualité d’un humble frère laïc, Frère Laurent, carme dans un monastère parisien au XVIIème siècle. Surnommé Frère omelette, ses tâches pour la communauté étaient la réparation des sandales et la cuisine. « Seigneur, j’épluche ces pommes de terre par amour pour toi. », livre-t-il dans un modeste recueil de lettres, conversations et maximes intitulé La pratique de la présence de Dieu. Faire tout, dans l’instant présent, par amour pour Lui dans « une conversation constante et simple avec Dieu ». Léon XIV lui-même a dévoilé combien ce petit livre de méditations, analogue à Étoile au grand large, avait marqué sa vie !
Quelles que soient nos actions, petites ou grandes, faisons donc en sorte de les élever, de les “surnaturaliser” en répondant toujours comme le troisième compagnon et le troisième pèlerin. Que faîtes-vous ? Je bâtis ma cathédrale intérieure, ici et maintenant, dans une intimité avec Jésus, tourné vers le Père dans l’Esprit-Saint ! Pour mieux bâtir cette cathédrale communautaire et fraternelle, cet espace de lumière repoussant les ténèbres qu’on appelle la chrétienté ou la civilisation de l’amour. Où, même si le péché empêche que sa royauté sociale soit “tout en tous”, Il puisse régner par les bienfaits de sa présence sur la terre comme au ciel ! Et je marche en ce sens, récitant toujours et partout la prière du cœur du pèlerin russe : « Seigneur, Fils du Dieu vivant, prends pitié de moi pécheur » !
