Dans le n°388, février 2026, du mensuel La Nef, monsieur le chanoine Christian Gouyaud, collaborateur régulier de la revue, prêtre du diocèse de Strasbourg et docteur en théologie se livre à une critique vigoureuse, sous le titre : « Critique d’un « bref examen »… », du livre de monsieur l’abbé Barthe : Les sept sacrements d’hier à aujourd’hui.
Le père Bernard Rulleau, de la communauté Skita Patrum, un monastère bénédictin traditionnel installé dans le Cantal, qui a été pendant 15 ans professeur de théologie à Ecône, réagit à cette critique.
Un Nouvel Ordo impossible
Le chanoine Gouyaud note certains usages liturgiques incongrus considérés comme ‘traditionnels’ ; et on pourrait allonger la liste ; par-là, il met le doigt sur une certaine vision ou pratique formaliste de la liturgie traditionnelle, mais l’essentiel n’est pas là. Plus profondément cette critique met en évidence un défaut du Bref Examen Critique de la Nouvelle messe des cardinaux Ottaviani et Bacci1. Il procède de manière abstraite, par analyse interne du nouveau rite, par des arguments qui ne sont pas tous de même pertinence et il n’explicite pas le plus important : la Tradition. C’est qu’il n’y a jamais eu de Nouvel Ordo dans l’Église ! La messe dite « de saint Pie V », qu’on ferait mieux d’appeler messe de saint Grégoire le Grand, est une restauration « ad normam sanctorum Patrum ». Rien n’interdit a priori que cette restauration puisse être reprise, améliorée, amplifiée, mais la messe de Paul VI est un bouleversement, une révolution, du jamais vu. Certaines innovations ne constituent pas, de soi, des signes d’hétérodoxie, mais sont tout simplement étrangères à la Tradition de l’Église romaine [par exemple, saint Grégoire le Grand réserve le chant du Pater au seul célébrant], et ceci suffit pour rejeter cette révolution ; on ne touche pas à ce qui est plus que millénaire. Le Pape a pour mission de conserver la Tradition, pas celle d’inventer à l’aide d’une commission d’experts (!?). Si un missel ou un rituel, dépourvu des défauts internes relevés par les “brefs examens”, mais entièrement nouveau, était promulgué, il ne pourrait pas être reçu par l’Église : il lui manquerait son caractère traditionnel.
Dans le christianisme, on ne peut pas inventer une liturgie. S’il est un point dogmatique dans le motu proprio Summorum Pontificum (07/07/2007) de Benoît XVI, c’est bien l’affirmation que la messe traditionnelle n’a jamais été interdite et ne peut pas l’être. Le choix du missel de 1962, en revanche, ne l’est pas. Il indique simplement une base sûre et minimale permettant de renouer avec la Tradition. Loin d’affirmer que les livres de Jean XXIII sont parfaits et irréformables, loin d’édifier une idéologie autour d’un stade archéologique de la Liturgie, il s’agit de développer les virtualités toujours fécondes de celle-ci et non de leur substituer des formes inventées, sous prétexte d’adaptation moderne ou d’antiquité imaginaire. La Liturgie parfaite existe : c’est celle du Ciel. Les formes liturgiques de la terre en sont les participations. Le moyen d’empêcher la Liturgie traditionnelle de s’améliorer, de se développer, consiste précisément dans un confinement sévère à quelques réserves zoologiques…
Par ailleurs, le chanoine Gouyaud manifeste son incompréhension de la Liturgie. Il ne comprend pas le caractère latreutique des chants ; il semble ignorer que les lectures liturgiques, que ce soit à la messe ou à l’office divin (vigiles ou matines) ne sont pas un cours d’Écriture sainte, ni un cours de patrologie. L’Église nous a transmis un ordre de lectures sélectionnées, qui implique, dans le temporal comme dans le sanctoral, la répétition des textes les plus fondamentaux dans un but pédagogique à long terme. Une modification est possible ; il y en a en toujours eu ; un développement peut être nécessaire, pas une révolution !
Un mystère de foi
Pour conclure, cette critique a le mérite de poser le vrai problème ou plutôt d’énoncer le mystère auquel nous sommes confrontés : un demi-siècle de révolution, conduite par la plus haute autorité, qui aboutit maintenant à la transformation de l’Église en ONG humanitaire, à la bénédiction des unions contre-nature et à la dissolution de l’autorité des évêques. Cette révolution, dont l’excellent ouvrage de Roberto de Mattei (Vatican II. L’histoire qu’il fallait écrire) donne la base historique, semble mettre en cause l’indéfectibilité de l’Église. S’il est vrai que l’Église a connu des époques sombres, cette situation est vraiment nouvelle. Ce n’est pas une raison pour s’aveugler. L’indéfectibilité de l’Église apparaît précisément dans la résistance dite ‘traditionaliste’, sans qu’il faille réduire l’Église à ce mouvement dont la diversité et même les divergences montrent précisément qu’il n’est pas une secte.
Sans amertume ni anxiété, dans la paix et l’adoration des desseins divins nous acceptons les voies par lesquelles Dieu conduit son Église.
P. Bernard Rulleau (23/02/2026)
