Dans son bulletin A Crucetta (n°156, janvier et février 2025), l’abbé Hervé Mercury évoque la visite du Pape François en Corse en décembre dernier :
Jean-Baptiste avait été emprisonné. Jésus débutait son ministère public. Naturellement, les disciples du premier se demandaient s’il fallait suivre le second et ils l’avaient rencontré. Après leur départ, Jésus se tourne vers les foules qui le suivaient et les interroge : « qu’êtes-vous allés voir au désert ? Un roseau agité par le vent ? Alors qu’êtes-vous donc allés voir ? Un homme habillé de façon raffinée ? Mais ceux qui portent de tels vêtements vivent dans les palais des rois. Alors, qu’êtes-vous allés voir ? Un prophète ? » (Mat. 11, 7-9).
Après la visite du Pape à Ajaccio, le 15 décembre dernier, la même question se pose à nous : « alors, qu’êtes-vous allés voir ? » Cette interrogation est d’autant plus nécessaire que la dimension immédiatement perceptible de l’événement, celle de la représentation pontificale, était omniprésente.Pour voir le Pape, nous ne nous sommes pas rendus dans un lieu désertique. Au contraire, la cité était en pleine effervescence et, partout, il y avait du monde. Les services de sécurité, ceux de la logistique ou des secours à la personne déployaient leur impressionnant appareil sur toutes les artères de la ville. Le Pape et ses assistants portaient des vêtements somptueux, ceux qu’on trouve justement dans le palais des rois.
« Alors, qu’êtes-vous allés voir ? » Le podestat du monde ? Le seigneur des seigneurs de la terre ? Un homme dont le pouvoir atteint les limites de l’univers visible ? Une Autorité qu’il convient d’accueillir, parce que sa visite rejaillit sur nous en rayons de gloire et d’honneur ? Une gloire qui, en ce cas, serait éphémère et l’honneur illusoire… Était-ce un événement auquel il faut participer pour satisfaire sa curiosité et dire plus tard avec une fierté suffisante : « j’y étais » ?… Si nous devions réduire cette journée à une simple représentation, à la manière dont le monde l’organise, il ne nous resterait pas grand-chose aujourd’hui.
Mais, dans la foi, nous sommes allés à la rencontre d’un mystère, exposé à nos yeux, par Dieu. Un homme, un simple homme, a succédé à ce Pierre à qui Jésus avait dit : « tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise et les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle » (Mat. 16, 18). Devenir le fondement solide de tout l’édifice spirituel, construit par Dieu lui-même dans ce monde, a résulté d’une profession de foi, révélée par le Père : « tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant » (Mat. 16, 16).
L’Eglise catholique est une institution sociale. Elle constitue dans le monde une structure visible dont la particularité est de porter la grâce divine dans les cœurs. Par sa structure, elle rend visible le don invisible de la vie de Dieu. En particulier, l’économie sacramentelle dont les ministres sont les serviteurs, est destinée à donner aux hommes la certitude morale, l’assurance la plus forte, de leur salut. La société ecclésiale, dépositaire de ces trésors, assure leur distribution en évitant leur dilapidation. Elle veille aussi à ce qu’ils ne soient pas détournés de leur finalité propre.
Mais, de même que l’Eglise n’est pas une abstraction vivante, le Pape François, représentant du Christ sur la terre, n’est pas un automate. Quand nous disons que l’Eglise enseigne ou condamne, c’est un raccourci qui désigne en fait des personnes concrètes. De même le Pape ne se réduit pas à sa fonction : il est un homme, formé à une époque donnée avec son histoire, ses talents et… ses limites. Il a son propre style dans l’exercice de l’autorité qui n’était pas celui de son prédécesseur et ne sera pas celui de son successeur.
Déjà dans la lecture des Evangiles et des Actes, nous percevons des imperfections chez Saint Pierre. Cela l’empêche-t-il d’être au fondement de l’Eglise du Christ ? Evidemment non. Jésus n’a pas fait de son Apôtre un super-héros, parfait et inattaquable, infaillible en tout. Saint Paul ne lui reprochera-t-il pas sa pusillanimité dans une affaire où certains comportements engageaient la foi ? Plus tard, cela ne l’empêche pas d’intervenir avec la plénitude de son pouvoir pour décider de certains points de discipline au Concile de Jérusalem. Au fondement de l’édifice, le voilà aussi placé comme sa clé de voute : il le parachève et le consolide par la pièce maîtresse qu’il incarne.
La représentativité humaine du Pape met à l’épreuve notre foi / confiance, car il arrive qu’elle estompe la présence du Christ qui a constamment en mains le gouvernail de son Eglise. Celle-ci est une organisation d’un genre particulier : dans chaque diocèse, l’évêque exerce les pouvoirs législatif, judiciaire et de gouvernement ; mais l’évêque de Rome, en plus de son diocèse, a le même pouvoir sur tous les diocèses du monde. Le Saint-Esprit maintient l’harmonie entre ces deux Autorités qui préservent la foi et les mœurs sur lesquels les fidèles peuvent toujours se manifester.
Dans plusieurs domaines, le Pape François a engendré la confusion par des opinions personnelles contestables. Il est alors possible de présenter un avis contraire. La synodalité de l’Eglise nous y invite d’ailleurs par la promesse d’une écoute attentive. Dans ce cadre, avec la permission du Cardinal Bustillo, j’ai transmis à sa Sainteté un exemplaire, jugé pédagogique, de notre Livre de Messe, accompagné d’une lettre placée en page 6 du présent bulletin.
Quand il nous semble que des injustices sont commises, nous devons en alerter l’Autorité. Une tactique consisterait à ignorer ces réactions. Mais, faire comme si une résistance n’existait pas fait prendre le risque d’ignorer là où l’Esprit entend souffler. Prôner un esprit synodal et de ne pas tenir compte des réactions légitimes de fidèles est dangereux, car l’Institution y joue sa crédibilité. Les pressions psychologiques ou sociologiques sur les contestataires manifesteraient les faiblesses spirituelles des orientations prises. Prions donc pour le Pape, dans l’épreuve de sa maladie, et nos évêques afin que, se penchant avec bienveillance sur nos requêtes, ils travaillent à une solution sereine pour le bien de toute l’Eglise.
Abbé Hervé Mercury +