L’abbé Hubert Bizard, FSSP, vice-recteur du Séminaire Saint-Pierre (Wigratzbad) et aumônier de la Confraternité Saint-Pierre, nous invite à réfléchir en ce temps de Carême au pardon… Il nous rappelle à juste titre que ce temps de pénitence nous invite à corriger nos mauvaises habitudes, à nous détacher de tout ce qui nous éloigne du Bon Dieu… y compris celles qui concernent le pardon des offenses qui nous sont faites afin de faire grandir la vertu d’humilité.
Nous voici à nouveau dans le beau temps du Carême. Et donc par le fait même munis de belles résolutions pour manifester à Dieu un peu notre générosité à son égard et notre contrition pour nos nombreux péchés. En plus de ces points particuliers, pourquoi ne pas ajouter une disposition quadragésimale « générale » qui, adoptée, se transformerait certainement très rapidement en actes bien concrets: celle du pardon des offenses.
Pourquoi écrire cela ? Parce que nous sommes un peu influencés par les évènements de notre propre vie et, en ce qui me concerne, la Providence m’a permis de célébrer il y a peu la Messe sur l’autel où saint Joseph Cafasso (directeur spirituel de saint Jean Bosco pendant 25 ans) célébra lui-même la messe régulièrement pour les pauvres condamnés à mort de son temps. Condamnés à mort qu’il accompagna (à 57 reprises, ce qui lui donna le surnom de prêtre des potences) de par son ministère sur le lieu de leur exécution, et à qui il apporta souvent, par la grâce du sacrement de pénitence, le pardon divin.
Le saint Curé d’Ars disait de Notre-Seigneur que « son plus grand plaisir est de nous pardonner », faisant ici écho à la collecte du 10ème dimanche après la Pentecôte: « Dieu qui manifestez votre toute-puissance surtout en pardonnant et en ayant pitié ». N’est-il pas vrai que chaque Vendredi-Saint, nous l’entendons -condamné à mort lui aussi- dire à son Père en parlant de ceux qui le livrèrent (c’est-à-dire nous): « pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font ».
Eh bien cette première des Sept paroles du Christ en croix, nous pourrions donc nous la donner comme thème ou fil dominant de notre carême. Pardonner.
N’aimons-nous pas tous, n’est-ce pas, être pardonnés ? Ne serait-ce qu’à travers le sacrement de pénitence. Et donc nous devrions supposer qu’il en est très probablement de même pour notre prochain. Plus encore, comprenons combien ce pardon à accorder aux autres est finalement la mesure même avec laquelle nous serons nous-mêmes pardonnés. C’est le Christ qui
nous l’affirme dans les saints Evangiles. Ce même Seigneur qui est monté sur le bois de la croix précisément pour que nous soyons pardonnés. Et que nous pardonnions à son exemple.
Pardonner. Ne pas garder de rancune. Ne pas insister lourdement sur la faute de celui qui n’a pas bien, c’est vrai, accompli sa tâche. Ne pas ruminer dans sa tête une revanche ou un dialogue que nous pourrions avoir avec celui qui nous a fait du tort (comme je le fais si souvent malheureusement). Ne pas condamner le pauvre être à côté de nous à la peine de notre mauvaise humeur. Ne pas « bouder » tout simplement. Ne pas souhaiter le mal. Tout cela, c’est pardonner; et ce pourrait être pour notre carême un bel état d’esprit à manifester, qui nous rapprocherait certainement de celui du Christ envers nous. Car après tout, nous sommes tous… remplis de défauts. Au moins moi. Et souvent même, nous sommes tous finalement pétris les uns les autres des plus ou moins mêmes défauts, conjugués sous des modes différents. Le Bon Dieu qui nous voit tomber et retomber (soyons honnêtes), n’est-il pas pourtant patient (infiniment patient) avec nous, et ne nous invite-t-il pas, par sa conduite à reproduire son exemple et à pratiquer cette belle vertu?
En pratiquant la patience et le pardon des offenses nous est offert un beau moyen de faire grandir en nous l’humilité, cette vertu si essentielle dans l’ossature de notre vie spirituelle. Car en étant patient et bienveillant envers celui qui nous côtoie, nous pensons davantage finalement au bien du prochain qu’à notre propre satisfaction. Et ainsi nous nous mettons « un peu » entre parenthèses. Ce qui est très bon pour notre âme. Ne pas chercher la première place. Ne pas chercher à avoir raison. Ne pas chercher à se justifier ou à dominer. Mais penser un peu plus à l’autre, c’est-à-dire au prochain qui est à côté de nous.
Alors essayons de montrer pendant ce carême un beau visage et tâchons de ne pas nous emporter en voyant les faiblesses, lenteurs ou lourdeurs de l’un ou de l’autre.
Faudra-t-il maintenant aussi pardonner les fautes publiques à portée générale ?
Oui car là encore, les méchants « à grande échelle » sont après tout de pauvres gens qui méritent eux-aussi notre pitié. Pensons au Bienheureux Vladimir Ghika, jeté à terre à plus de 80 ans du camion le conduisant à la prison où il allait mourir, et disant à un autre prisonnier, bon samaritain l’aidant à se relever : « pardonnez-moi… pardonnons-leur ».
Cependant ici, pardonner ne signifiera pas qu’il faille refuser de se défendre et même de combattre âprement celui qui nuit au bien général. Il faut travailler en effet au rétablissement de la vérité et de la justice comme à la défense du bien commun. Ne pas le faire serait de la lâcheté. Nous ne devons pas oublier qu’un combat dans ce sens est un véritable service à rendre à tous ceux qui ne peuvent pas
se défendre et qui pâtiront terriblement de lois ou décisions injustes. Car ceux qui font et promeuvent le mal, s’ils se condamnent bien souvent, conduisent aussi d’autres âmes à la perdition comme nous le rappelait le Pape Pie XII :
« De la forme donnée à la société, en harmonie ou non avec les lois divines, dépend et s’infiltre le bien ou le mal des âmes, c’est-à-dire, si les hommes, appelés tous à être vivifiés par la grâce du Christ, respireront dans les contingences terrestres du cours de leur vie, l’air sain et vivifiant de la vérité et des vertus morales, ou le microbe morbide et souvent mortel de l’erreur et de la dépravation. Devant de telles considérations et prévisions, comment pourrait-il être permis à l’Église, Mère si aimante et si soucieuse du bien de ses fils, de rester indifférente à la vue de leurs dangers, de se taire, ou de faire comme si elle ne voyait pas et ne comprenait pas des conditions sociales qui, volontairement ou non, rendent ardue ou pratiquement impossible une conduite chrétienne, conforme aux commandements du Souverain Législateur ? »
Mais là encore, les pires législateurs ont droit, davantage qu’à notre mépris, à notre pitié et à nos prières : « je ne veux pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive », nous redit en boucle la liturgie du carême. Pensons à Notre-Dame à Fatima parlant si souvent des « pauvres » pécheurs. Pensons à tous ces saints qui, à la suite du Christ, ont offert leur vie pour le salut des méchants.
Alors dans le combat que nous menons contre les tenants de la culture de mort, demandons à Dieu de tout notre coeur qu’il ait pitié de ceux qui contribuent au suicide de notre civilisation et à la perte, c’est vrai, de tant d’âmes.
Répondre au mal par le bien. Pardonner à ceux qui ne nous aiment pas et cherchent à nous détruire. Ne pas permettre à notre coeur de se laisser contaminer par la haine. C’est là une belle partie de l’évangile. Car quelque part, c’est bien vrai, « ils ne savent pas ce qu’ils font ».