Le samedi 7 février 2026, l’abbé Davide Pagliarani, Supérieur général de la FSSPX, a participé à une table ronde consacrée à la décision de procéder à des sacres d’évêques le 1er juillet prochain à Écône. Cette intervention s’inscrivait dans le cadre de l’Université d’Hiver du district de France de la FSSPX, organisée à La Martinerie, près de Châteauroux. L’événement a rassemblé plusieurs centaines de participants, majoritairement des jeunes d’une vingtaine d’années.
Extrait de la retranscription sur FSSPX.org :
Question :
Cette vie chrétienne dont vous nous parlez n’est donc pas seulement une théorie, ni un simple acte d’adhésion intellectuelle : elle suppose une mise en pratique à travers la messe et les sacrements.
Or il y a aujourd’hui, sans doute davantage qu’en 1988, de nombreuses communautés, dans le monde entier — et pas seulement chez nous —, qui bénéficient de la messe traditionnelle, et probablement aussi d’une bonne part du catéchisme traditionnel, des confessions traditionnelles, etc.
Cela n’est-il pas suffisant aujourd’hui ? La Fraternité elle-même ne devrait-elle pas chercher à obtenir un statut semblable à celui de ces communautés ? En quoi les sacres apportent-ils quelque chose de plus que ce que ces communautés peuvent déjà faire ?
Réponse :
C’est une question délicate. Pourquoi ? Parce qu’il faut, concrètement, parler des instituts Ecclesia Dei. Dans un langage plus courant, on les appelle parfois en France les « ralliés » ; mais parlons plutôt des Ecclesia Dei. Cela est plus exact. Et il n’y a pas qu’eux : il existe aussi toute une série de prêtres diocésains qui, sans appartenir à un institut particulier, ont redécouvert la messe tridentine, surtout après le motu proprio du pape Benoît.
On peut donc se demander : la Fraternité ne devrait-elle pas, elle aussi, prendre ce statut ? Pourquoi ne deviendrait-elle pas, concrètement, un institut Ecclesia Dei ?
C’est une question très audacieuse. Elle réveille…
Je veux y répondre avec simplicité et franchise, encore une fois. Restons sur les principes : nous ne jugeons pas ici les personnes.
Les instituts Ecclesia Dei existent parce qu’existe la Fraternité Saint-Pie X. Historiquement, ils commencent à exister en 1988 à la suite des sacres. Rome a voulu créer une alternative pour tous ceux qui étaient sensibles à la liturgie tridentine, traditionnelle, mais qui ne voulaient pas adhérer au prétendu « schisme » de Monseigneur Lefebvre. Voilà l’histoire.
On a donc créé cette catégorie Ecclesia Dei, au sein de laquelle se trouvent différents instituts.
Maintenant, rétrospectivement, que peut-on dire de la vie de ces instituts ? Est-ce que Rome les a protégés ? Leur a-t-elle donné des garanties ? A-t-elle tenu ses promesses ? Ces instituts sont-ils réellement en sécurité grâce à la protection romaine ? Ont-ils la liberté de dire tout ce qu’ils pensent, ou du moins tout ce que nous espérons qu’ils pensent ? N’ont-ils pas, en réalité, une épée de Damoclès au-dessus de la tête ?
Là, ce sont des faits, des chroniques que vous connaissez presque mieux que moi.
Ces instituts se trouvent dans une situation telle que, tout d’abord, c’est l’évêque local qui peut les accueillir ou les chasser, les agréer ou les exclure. Mais si vous avez une famille, et que la chapelle où vous allez à la messe est soudainement fermée parce que l’évêque a changé d’avis, où allez-vous avec votre famille ? Retournez-vous à la nouvelle messe ?
Cette situation très particulière dans laquelle ils se trouvent, cette épée de Damoclès qu’ils ont au-dessus de la tête, fait qu’ils sont contraints au silence. Or, lorsque l’on célèbre la messe tridentine, celle-ci met inévitablement en question la nouvelle messe, simplement parce qu’elle ne lui correspond pas ; et, par conséquent, elle met aussi en question le concile, la nouvelle doctrine, etc.
Mais si vous ne pouvez pas parler librement, si vous ne pouvez pas prêcher librement, si vous ne pouvez pas vous exprimer librement, parce qu’autrement on vous enlèvera le privilège de célébrer cette messe tridentine dans cette chapelle, alors vous êtes bloqués.
Et quand on ne dit pas clairement les choses, chaque fois qu’il le faudrait, à long terme on finit par changer sa manière de penser.
Je le dis sincèrement, non avec amertume, mais avec compassion envers ces pauvres prêtres, envers ces pauvres âmes qui cherchent quelque chose de plus sérieux, de plus traditionnel, sincèrement. Elles y ont droit. Mais elles le cherchent dans un contexte où elles n’ont aucune garantie de pouvoir le conserver pour toujours.
Or, pouvons-nous vivre sans la garantie de conserver toujours la messe, ainsi que l’assurance d’une doctrine et d’une prédication conformes à la Tradition de toujours ? Nous ne pouvons pas placer notre âme dans une situation aussi foncièrement précaire. Nous ne le pouvons pas.
En 2019, la Commission Ecclesia Dei comme telle — c’est-à-dire comme institution chapeautant ces instituts — a été supprimée par le pape François. Ce qui est intéressant, c’est que les instituts existent encore, mais que la structure qui les coiffait a disparu. Pourquoi ? L’explication officielle donnée par le Saint-Siège est que la Commission Ecclesia Dei avait été instituée en 1988 pour permettre la réintégration dans l’Église de ceux qui ne voulaient pas adhérer au « schisme » de Monseigneur Lefebvre ; et qu’aujourd’hui on les considère comme suffisamment réintégrés dans leurs paroisses.
Ce n’est pas vrai. Mais vous voyez l’intention qui se cache derrière.
Pour ma part, je pense que puisque chacun de nous n’a qu’une seule âme, il faut faire tout son possible pour lui donner des garanties. De même que nous cherchons à avoir une maison, à la chauffer, à remplir une assiette pour vivre, de même nous devons assurer à notre âme des garanties au moins équivalentes.
Voilà pourquoi je ne pense pas qu’il soit idéal pour la Fraternité de devenir un institut Ecclesia Dei. Voilà. Je ne pense pas que ce soit la volonté de Dieu. Voilà. Je ne le pense pas.
[…]
Question :
Monsieur l’abbé, soyons directs : étant donné le rôle que la Fraternité joue aujourd’hui au service des âmes, peut-on dire : hors de la Fraternité, point de salut ?
Réponse :
Je reconnais que c’est une question très directe.
Alors non : la formule est « hors de l’Église, point de salut », et non « hors de la Fraternité, point de salut ». Théologiquement, ce n’est pas exact.
Comment faut-il alors concevoir la Fraternité, notre attachement à elle, notre amour pour elle ? Il faut comprendre que, dans cette situation catastrophique, la Fraternité représente pour nous un moyen de rester fidèles à l’Église. Ce n’est pas la même chose. Elle est pour nous le moyen privilégié de demeurer fidèles à l’Église.
Y a-t-il d’autres moyens pour rester fidèle à l’Église ? Oui. Nous ne pouvons pas dire que la Fraternité est, dans l’absolu, l’unique moyen.
Mais concrètement, existe-t-il, à notre portée, un autre moyen qui nous offre la même liberté et les mêmes garanties : recevoir la prédication de la vérité, pouvoir la professer, pouvoir dénoncer les erreurs, dénoncer ceux qui les propagent, mettre en garde les fidèles, et garantir les sacrements ?
D’un point de vue théorique, on ne peut pas dire qu’il n’existe que la Fraternité. Il peut y avoir d’autres moyens. Mais alors, quels sont-ils, ces autres moyens qui offriraient les mêmes garanties ?
Eh bien, je vous retourne très directement la question : dites-moi où vous trouvez aujourd’hui, dans les paroisses, des garanties équivalentes. Dites-le-moi.
Parce qu’ici, à mon avis, il faut bien distinguer les principes théoriques de la pratique hic et nunc, ici et maintenant.
Et, pour ma part, j’ai beaucoup de mal à trouver, dans la pratique, les mêmes garanties en dehors de la Fraternité.
J’espère que cela constitue une réponse assez directe.
