Famille Chrétienne a publié un intretien avec le Père de Blignières au sujet des futurs sacres de la FSSPX :
Comment avez-vous personnellement accueilli l’annonce, le 2 février, et la confirmation, le 19 février, de l’ordination de nouveaux évêques par la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X ?
Père Louis-Marie de Blignières – L’annonce des nouveaux sacres m’inspire beaucoup de tristesse, mais pas vraiment de surprise. Je perçois, depuis plusieurs années, cette évolution de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X (FSSPX), qui ne semble plus du tout se soucier de l’unité de l’Église. La FSSPX paraissait engagée sur cette voie depuis 2012, lorsque l’éviction de Mgr Bernard Fellay, pourtant proche d’un accord avec Rome, a marqué un tournant et l’éloignement progressif de la Fraternité.
Il faut rappeler que le traditionalisme est, à l’origine, une légitime réaction contre la crise de la foi, de la catéchèse et de la liturgie. La FSSPX, dont la fondation a été régulière, a beaucoup contribué à développer le traditionalisme. La condamnation très injuste de Mgr Marcel Lefebvre en 1975, l’opposition persistante de Paul VI, la malveillance de l’épiscopat (surtout français) ont envenimé la situation. Elles ont créé, chez Mgr Lefebvre puis chez ses successeurs, une défiance en la hiérarchie qui n’a jamais pu être surmontée.
Cette défiance, jointe à une surenchère (non fondée en saine théologie) dans la critique du Concile et de la réforme liturgique, ont fait échouer les ouvertures successives de Jean-Paul II et de Benoît XVI.
En juillet, j’ai écrit à l’abbé Davide Pagliarani [supérieur général de la FSSPX, Ndlr], afin de lui suggérer de proposer au Saint-Siège, sur la base d’un accord du type de celui du 5 mai 1988 entre Mgr Lefebvre et le cardinal Joseph Ratzinger, la constitution d’une administration apostolique universelle pour la FSSPX. Il n’a pas donné suite à cette proposition.
J’ai ensuite publié un article dans notre revue Sedes Sapientiae du mois de décembre, pour montrer que, théologiquement, il n’est pas admissible de faire un évêque hors de la communion hiérarchique. Consacrer des évêques contre la volonté du pape et en dehors de la communion épiscopale revient à s’opposer au droit divin.
À la suite de l’annonce de futures ordinations épiscopales, l’abbé Pagliarani a été reçu par le préfet du dicastère pour la Doctrine de la foi, le 12 février. Le Saint-Siège a proposé un parcours de dialogue théologique afin de maintenir « les minima nécessaires » à la pleine communion avec l’Église catholique. La FSSPX vient de refuser ce parcours. Comment analysez-vous ce refus ?
La FSSPX aurait pu, sans déshonneur, revenir à ce qui fut la position des premiers traditionalistes, comme l’abbé Victor Berto (théologien de Mgr Lefebvre au Concile) ou Jean Madiran. Ce fut aussi longtemps la position officielle de Mgr Lefebvre lui-même dans ses rapports avec Rome. Le 18 novembre 1978, reçu par Jean-Paul II, il se disait « prêt à accepter le Concile lu à la lumière de la Tradition ».
Pour la liturgie réformée par Paul VI, qui est critiquable sous bien des aspects, la FSSPX pourrait reconnaître ce que Mgr Lefebvre reconnaissait dans l’accord du 5 mai 1988 : elle est une liturgie valide. Mais ces dernières années, les positions de la FSSPX ont été, au contraire, dans le sens d’une maximisation déraisonnable des critiques. Ainsi, dans un article du 12 février dernier sur le site La Porte latine, l’abbé Jean-Michel Gleize explique que « la nouvelle messe » est « un buisson rempli de reptiles venimeux » et que « le concile Vatican II met la foi en péril ».
Une fois que les nouvelles ordinations auront eu lieu, utiliseriez-vous le mot « schisme » pour qualifier la situation ?
Oui, malheureusement. Il me paraît fort probable que, après les sacres, le pape déclarera l’excommunication, mais, de toute façon, comme la FSSPX sera passée aux actes avec des sacres contre la volonté du pape, elle serait excommuniée ipso facto.
Le fait de constituer un épiscopat en dehors de la communion du corps des évêques, c’est l’essence même du schisme. Le mandat pontifical requis dans le droit actuel ne fait qu’exprimer un aspect de la constitution de l’Église. « De droit divin, les évêques, même dispersés, sont un corps constitué dans l’Église », écrit l’abbé Berto, qui n’était pas un théologien progressiste.
Le supérieur de la FSSPX justifie l’annonce de nouvelles ordinations au nom du « Salut des âmes », qu’il présente comme une « nécessité grave » et exceptionnelle.
Il est vrai que « la loi suprême, c’est le Salut des âmes ». Mais premièrement, c’est une erreur théologique – une erreur presque enfantine – de penser que l’on peut procurer le Salut des âmes par des actes qui sont intrinsèquement mauvais. Or, le fait de se passer de la communion hiérarchique est en soi mauvais. La fin ne justifie pas les moyens.
Le raisonnement présenté par l’abbé Pagliarani a été celui de nombreux groupes orientaux dissidents, et même celui de certains hérétiques protestants.
Et deuxièmement, il y a, dans son exposé, une grave erreur de fait. Il est faux qu’il soit impossible, dans les structures visibles de l’Église catholique, d’obtenir les sacrements et la prédication traditionnels, puisque de nombreux instituts et un certain nombre de paroisses se développent selon les pédagogies traditionnelles de la foi, et peuvent parfaitement répondre aux besoins spirituels des fidèles.
Est-ce que, avec l’annonce de ces prochaines ordinations, nous sommes revenus au point de départ de la crise en 1988 ?
Je pense que l’on est arrivé à une situation pire. Les sacres de 1988 n’étaient que le premier pas. Mgr Lefebvre avait fait ce pas, malgré la réticence de certaines personnes de son entourage, et malgré des accords avec le Saint-Siège pourtant très favorables. C’était donc un début, une sorte de tâtonnement.
Nous sommes désormais trente-huit ans plus tard, et la FSSPX est répandue dans le monde entier. Elle s’est installée progressivement dans une séparation volontaire de plus en plus radicale.
Je remarque la méconnaissance de nombreux observateurs, journalistes ou laïcs, pourtant bien intentionnés, à propos d’un principe fondamental qui anime la FSSPX. Ce principe est résumé dans la déclaration de Mgr Lefebvre du 21 novembre 1974 : il existe deux Églises, une « Église conciliaire » – qui est pétrie de l’hérésie du modernisme – et une Église traditionnelle, « l’Église de toujours », celle de la FSSPX.
Une déclaration que Mgr Lefebvre a faite sous le coup de la colère, comme il l’a reconnu plus tard, mais qu’il n’a jamais voulu rétracter.
La sortie de cette crise est-elle possible à votre avis ?
Au vu de l’importance et de la durée de la crise, il faut être raisonnable et sortir des logiques totalitaires. Certains de nos confrères voudraient que l’on considère comme nul et non avenu un Concile œcuménique, et que l’on supprime la messe qui est dite par plus de 400 000 prêtres et suivie par plus d’un milliard de fidèles dans le monde. Non seulement c’est irréaliste, mais cela ne correspond pas au sens ecclésial.
Je ne souhaite pas que l’on fasse aux autres ce que l’on nous a fait, à nous traditionalistes, depuis 1969. Paul VI a imposé la nouvelle messe, ce fut une catastrophe. Je ne pense pas qu’un pape puisse imposer le retour à la « messe de Saint-Pie-V » à tous les prêtres dont certains ne comprennent même pas le latin.
En sens contraire, le motu proprio Traditionis custodes, qui vise à éradiquer la liturgie traditionnelle, a été l’exemple flagrant d’une énième réponse totalitaire et radicale.
Quelle serait la solution à cette crise ?
Si le retour à la situation découlant du motu proprio Summorum pontificum et l’ouverture de nombreuses paroisses personnelles dédiées au rite traditionnel n’étaient pas possibles, je propose une nouvelle piste de travail.
La création d’un « ordinariat traditionnel » en France, similaire à celui établi au Brésil pour l’Union Saint-Jean-Marie-Vianney. Cette structure hiérarchique complémentaire, avec à sa tête un évêque issu du monde traditionaliste, choisi par Rome, permettrait aux fidèles qui s’y inscrivent d’avoir accès aux sacrements dans l’ancien rite et de bénéficier des pédagogies traditionnelles de la foi, tout en gardant le contact avec les paroisses d’origine (comme le font, par exemple, les militaires dans leur ordinariat du diocèse aux Armées).
Le jour de Noël, j’ai envoyé en ce sens une lettre à une centaine de cardinaux qui se réunissaient en consistoire. Cette démarche a suscité un certain intérêt, et j’ai reçu quelques réponses encourageantes.
Face à votre suggestion, certains catholiques traditionnels craignent une « réserve d’Indiens »…
Calqué sur un ordinariat militaire, l’ordinariat traditionnel, par sa nature même, ne peut pas isoler les traditionalistes. Au contraire, parce qu’il leur procurerait un moyen supplémentaire d’obtenir l’assistance pastorale dont ils ont besoin, ces fidèles ne craindraient plus d’être acculés, car ils auraient un ou plusieurs évêques capables de les comprendre et de répondre à leurs demandes légitimes.
Loin d’être une « réserve », l’ordinariat offrirait un instrument juridique souple et ouvert, adapté à la situation diversifiée des catholiques attachés aux pédagogies traditionnelles.
