Le blogue Rorate Caeli se risque à être optimiste avec ce texte de Jan Filip Libicki :
L’annonce de nouvelles consécrations épiscopales au sein de la Fraternité Saint-Pie-X, suivie d’une réaction immédiate du Vatican, soulève une question qui revient sans cesse depuis près de quarante ans : les lefebvristes et le pape peuvent-ils parvenir à un accord durable ? Cette fois-ci, cependant, le contexte est tout à fait différent de celui de 1988, tant sur le plan doctrinal qu’ecclésial.
La réponse est oui, du moins dans le sens où je pose la question. Le titre se veut journalistique et provocateur, mais en réalité, le problème est bien plus profond qu’un simple « accord ». Il s’agit de savoir si l’Église peut aujourd’hui trouver une formule de coexistence stable avec un mouvement traditionaliste qui n’est plus un phénomène marginal, mais une composante permanente de son paysage interne.
Commençons par les faits. Le 2 février, le Supérieur général de la Fraternité Saint-Pie-X, le père David Pagliarani, a annoncé avoir chargé deux évêques auxiliaires de la Fraternité de préparer de nouvelles consécrations épiscopales. Deux des quatre évêques consacrés en 1988 par l’archevêque Marcel Lefebvre sont encore vivants et approchent de la soixantaine, tandis que la Fraternité elle-même – quel que soit l’avis qu’on lui porte – continue de croître, tant numériquement que structurellement.
La réaction du Saint-Siège fut immédiate. Le préfet du Dicastère pour la Doctrine de la Foi, le cardinal Víctor Manuel Fernández, annonça une rencontre avec le père Pagliarani le 12 février au siège du dicastère. Bien qu’il s’agisse officiellement d’une réunion de travail, elle revêt une importance symbolique et pourrait constituer un tournant.
Comment les événements vont-ils se dérouler ? Le lecteur doit garder à l’esprit que je suis de nature optimiste. Je crois – bien sûr sans certitude – que cette fois-ci, l’affaire pourrait connaître une issue favorable. Contrairement à 1988, lorsque le pape Jean-Paul II a excommunié Mgr Lefebvre et les quatre évêques qu’il avait consacrés. Cette excommunication a été levée en 2009 par le pape Benoît XVI, qui a néanmoins laissé les évêques et l’ensemble de la Fraternité dans une situation canoniquement irrégulière.
Sur quoi fonde-t-on mon optimisme prudent ?
Tout d’abord, l’intérêt croissant pour la liturgie latine traditionnelle signifie qu’elle n’est plus un phénomène marginal. Ce phénomène a été directement encouragé par le motu proprio Summorum Pontificum de Benoît XVI . Malgré les restrictions drastiques imposées ultérieurement par le pape François, la liturgie traditionnelle occupe aujourd’hui une place permanente dans l’Église. La meilleure preuve en est, dit-on, le fait qu’elle ait été débattue lors d’un consistoire extraordinaire de cardinaux convoqué par le pape Léon XIV. Cela indique qu’il s’agit d’une véritable question interne à l’Église, et non d’une anomalie périphérique que l’on pourrait simplement ignorer.
Deuxièmement – et c’est crucial –, le différend n’est pas d’ordre purement liturgique. La liturgie n’est que l’expression extérieure d’un conflit doctrinal. C’est précisément pourquoi aucun accord n’a pu être trouvé entre la Fraternité et Benoît XVI, malgré la proximité d’un tel accord. Benoît XVI exigeait une acceptation sans équivoque du concile Vatican II, imposant des conditions doctrinales plutôt que liturgiques.
Son successeur, le pape François, a abordé la doctrine – disons-le avec prudence – avec moins de rigueur. Le fait que certaines conférences épiscopales aient adopté le document Fiducia supplicans sur la bénédiction des couples irréguliers, y compris les couples de même sexe, tandis que d’autres déclaraient ouvertement qu’elles ne l’appliqueraient pas, ne l’a pas perturbé. Pour Benoît XVI, une telle situation était inacceptable ; pour François – quelles que soient ses intentions –, elle est devenue, de fait, un modèle de fonctionnement de l’Église.
Cette logique s’exprimait également dans la déclaration du cardinal Fernández selon laquelle « nous ne pouvons pas nous attacher obsessionnellement à la doctrine ». Dans le même esprit, François, sans exiger de déclarations doctrinales des lefebvristes, a accordé à leurs prêtres la faculté d’entendre validement et licitement les confessions et d’officier lors des mariages. Du point de vue du droit canonique, il s’agissait là, à mon avis, d’une solution pour le moins singulière.
Si le cardinal Fernández reste fidèle à la ligne de François, il ne devrait pas s’inquiéter du fait que certaines communautés traditionalistes acceptent pleinement le Concile, d’autres de manière sélective, et que toutes fonctionnent au sein de l’Église – un peu comme, il faut l’avouer par une analogie assez particulière, ceux qui bénissent les couples de même sexe et ceux qui déclarent qu’ils ne coexisteront jamais aujourd’hui au sein de la même Église.
Troisièmement, il existe un précédent avec l’accord conclu entre le Saint-Siège et la Chine communiste. Le père Pagliarani lui-même a évoqué cet exemple lors d’un récent entretien, soulignant que si le Vatican a accepté un modèle où les autorités de la République populaire de Chine exercent une influence déterminante sur la sélection des candidats à l’épiscopat – lesquels sont ensuite approuvés et reconnus par le Saint-Siège –, il est difficile de comprendre pourquoi une formule similaire ne pourrait être appliquée à la Fraternité Saint-Pie-X.
Rappelons que, conformément à l’accord provisoire conclu entre le Saint-Siège et le gouvernement de Pékin – renouvelé malgré de nombreuses controverses –, les évêques nommés de facto par les autorités communistes sont ensuite consacrés et reconnus par Rome. Le Saint-Siège affirme qu’il ne s’agit pas d’une capitulation face à un État totalitaire, mais d’une tentative réaliste de préserver un minimum d’unité et de structures ecclésiales dans un contexte politique extrêmement difficile.
À cet égard, l’argument du père Pagliarani est logique. Si le Vatican accepte que les évêques désignés dans le cadre d’un tel système ne constituent pas nécessairement un monolithe doctrinal pleinement aligné sur le pape et l’enseignement de l’Église, pourquoi une flexibilité similaire ne pourrait-elle pas être appliquée à la Compagnie de Jésus qui, contrairement aux structures ecclésiastiques en Chine, n’est pas soumise à une idéologie d’État hostile, conserve la pleine succession apostolique et s’inscrit pleinement dans l’identité sacramentelle catholique ?
De plus, il est difficile de supposer que tous les évêques issus d’un système contrôlé par le Parti communiste chinois partagent une vision uniforme de la doctrine, de la morale et de l’ecclésiologie, conforme à l’enseignement du pape actuel. Pourtant, le Saint-Siège reconnaît leurs ordinations et leur juridiction, guidé par une logique du « moindre mal » et un pragmatisme pastoral.
Si donc, au nom de l’unité de l’Église, des compromis aussi importants sont acceptés envers un État ouvertement hostile au christianisme, l’argument selon lequel aucune solution canonique ne peut être trouvée pour la Fraternité Saint-Pie-X perd beaucoup de sa force de persuasion.
Quatrièmement, trente-huit ans se sont écoulés depuis les dernières consécrations épiscopales effectuées par l’archevêque Lefebvre. Durant cette période, le phénomène souvent – et malheureusement – qualifié de « traditionalisme » non seulement n’a pas disparu, mais s’est considérablement amplifié. De plus, l’Église romaine a expérimenté dans la pratique diverses formes de son fonctionnement canonique : tant par le biais d’instituts de vie consacrée que par des structures personnelles, telles que l’Administration apostolique personnelle de saint Jean-Marie Vianney au Brésil.
Ces solutions, quelle que soit la manière dont on les évalue, démontrent une chose : le Saint-Siège est capable de créer des formules juridiques non conventionnelles et flexibles lorsqu’il le juge nécessaire pour le bien de l’Église. Le pape actuel lui-même, avant même son élection au siège de Pierre, avait une expérience de la gouvernance de structures dotées d’un statut canonique particulier. Cela signifie que la question n’est pas pour lui entièrement abstraite ou purement théorique.
Enfin, le pape Léon XIV – quelles que soient ses préférences théologiques personnelles – devra aborder cette question de manière exhaustive. Non seulement en ce qui concerne les communautés traditionalistes au statut irrégulier, comme la Fraternité Saint-Pie-X, mais aussi celles qui fonctionnent actuellement de manière stable et reconnue au sein de l’Église, et dont la situation, après des années de tensions, exige également une résolution claire.
Dans ce contexte, on peut imaginer la création d’une ou plusieurs structures personnelles – prélatures, administrations ou ordinariats – reflétant divers courants traditionalistes. Il est important de noter qu’il existe aussi des clercs de rang épiscopal, voire cardinal, qui pourraient, au moins en théorie, diriger de telles unités ecclésiales. Quelle que soit l’appréciation que l’on porte sur ces figures, leur existence même démontre que ce qui manque, ce ne sont pas les instruments, mais la décision.
Tout ceci conduit à la conclusion que, sur les plans doctrinal et canonique, il existe déjà à Rome des modèles reconnus permettant de résoudre durablement et systématiquement la question des relations de l’Église avec la Fraternité Saint-Pie-X. Le problème n’est donc pas l’absence de précédents, mais la volonté de les appliquer.
Le pape Léon XIV choisira-t-il une telle solution ? Nous l’ignorons. Comme je l’ai indiqué d’emblée, je suis toutefois plutôt optimiste. Je crois que le moment présent – après les pontificats de Benoît XVI et de François – offre une réelle opportunité de sortir d’une impasse qui dure depuis trop longtemps.
Et c’est précisément pour une telle solution – prudente, réaliste et au service de l’unité de l’Église – que j’ai l’intention de prier.
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Jan Filip Libicki est sénateur au parlement polonais.
